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Le
tour du monde en 80 jours :
INTRODUCTION.
Le tour du monde en 80 jours est certainement le roman de Jules Verne le plus connu et le plus lu, avec bien évidemment Vingt mille lieues sous les mers. L’idée de départ de ce roman est pourtant très simple : un gentleman anglais, fortuné, parie de faire le tour du monde en 80 jours. Le titre est d’ailleurs on ne peut plus explicite, car il établit clairement les rapports entre les deux dimensions fondamentales de ce voyage, l’espace et le temps, à savoir parcourir la surface du globe terrestre en 80 jours maximum. Ce postulat établi, il va de soi que ce qui va faire de ce voyage un roman populaire sont les nombreuses péripéties et contre-temps que les héros vont connaître durant leur périple. Or, si les dimensions de l’espace et du temps sont clairement mentionnées dans le titre, une autre dimension, résultant plus ou moins directement de la conjugaison des deux premières, constitue à nos yeux le troisième caractère fondamental de cette aventure. Il s’agit du caractère initiatique du voyage proprement dit.
Dans le cadre de cette aventure et de cette dimension initiatique, l’objectif de l’auteur est aussi de décrire la géographie et l’histoire des principaux pays et continents traversés. Or, la géographie et l’histoire sont des disciplines qui ont respectivement pour objet d’étude l’espace et le temps. Nous avons donc affaire à une volonté bien précise de l’auteur d’introduire dans son voyage (donc dans son roman) ces deux dimensions fondamentales qui sont aussi les dimensions incontournables de la construction d’un voyage initiatique.
Fidèle aux aspirations de son époque, Jules Verne traduit ainsi l’intérêt porté aux voyages, aux découvertes, à la géographie et à l’histoire. La description du roman, elle aussi sous forme de carnet de bord (comme, par exemple, dans Voyage au centre de la terre) permet de faire une cartographie des pays et des lieux traversés, donc de visualiser enfin le monde dans sa globalité. Les pays, les régions, les lieux traversés servent aussi de prétextes à l’auteur pour faire une critique du monde observé : Passepartout est d’ailleurs celui par qui la critique est exprimée, et c’est grâce à lui que le voyage échappe à la monotonie.
C’est aussi grâce à la révolution des transports que ce voyage est rendu possible. Les progrès scientifiques et techniques ont modifié à terme l’organisation des espaces géographiques, et ils continuent encore de les modifier. Les décalages observés constituent d’ailleurs la source de nombreux commentaires et péripéties dans ce voyage, souvent vécues par Passepartout, qui, nous le verrons plus loin, est celui pour qui ce voyage est à proprement parler un voyage initiatique.
Dans le tour du monde en 80 jours, la dimension du temps est doublement présente. D’une part il y a celle du voyage proprement dit, c’est-à-dire la distance à parcourir en 80 jours, d’autre part il y a celle des changements observés dans les principaux espaces géographiques traversés. Car tous n’en sont pas au même niveau dans la révolution des transports, et les décalages qui en résultent donnent parfois l’impression de remonter le temps (notamment en Inde où Fogg loue un éléphant pour poursuivre sa route). Enfin, nous pouvons même introduire une troisième manifestation de cette dimension temporelle par la mise en évidence du « jour imaginaire », celui-là même qui permet à Phileas Fogg de remporter son pari.
Ainsi, la dialectique de l’espace et du temps qui s’opère dans ce roman introduit une troisième dimension, celle du caractère initiatique du voyage. La construction en trois parties et trois sous-parties de cette analyse littéraire procède donc de cette logique et de cette construction littéraire. A la dimension de l’espace que nous analysons dans une première partie, s’oppose (tout en étant complémentaire) la dimension du temps, qui fait l’objet de notre seconde partie. Enfin, la troisième partie, quant-à elle, s’efforce de réunir ces deux dimensions fondamentales dans le cadre de l’analyse du caractère initiatique du voyage (il s’agit donc de la synthèse). Précisons d’autre part que les références faites dans cette analyse (citations, numéros de pages, etc…) correspondent toutes à l’édition de poche du roman (cf. bibliographie finale). De même, l’approche que nous avons tenue dans cette nouvelle analyse littéraire d’un roman de Jules Verne (cf. précédemment « Voyage au centre de la terre… et dans le temps » publiée aussi à la Clef d’Argent) procède aussi de la démarche transdisciplinaire prônée par l’écologie humaine, discipline dans laquelle s’inscrit notre travail. Les personnes qui voudraient en savoir plus sur la transdisciplinarité et sur l’écologie humaine pourront se reporter sur notre première analyse littéraire (citée auparavant et dont la référence est complète en bibliographie).
I – La dimension de
l’espace.
La première dimension que nous allons analyser dans ce roman est celle de l’espace. Le propre d’un voyage (sur terre) étant de parcourir un espace (ou une étendue) donné, la dimension que ce dernier revêt est fondamentale pour comprendre certains objectifs que l’auteur s’est donnés. A travers quelques exemples précis que nous avons regroupés en trois chapitres, nous allons essayer de mettre en évidence l’importance de cette dimension chère à Jules Verne.
A - Géographie et origine
des noms.
L’objectif premier de ce tour du monde en 80
jours, outre celui de boucler ce voyage en un temps donné, est aussi
d’accomplir une véritable expédition géographique, comme le firent les grands
explorateurs des 15° et du 16° siècles. Or, le ton ludique donné à ce voyage
permet de relativiser l’importance de l’enjeu. Cette dialectique du jeu et de
l’enjeu, sans cesse renouvelée le long du roman, s’accompagne aussi d’une
volonté manifeste de l’auteur d’associer autant que possible les noms des héros
à une caractéristique fondamentale du roman (cf. supra).
Concernant le caractère résolument géographique de cette expédition, Jules Verne nous le confirme dès la page 4, en parlant de Phileas Fogg : « Avait-il voyagé ? C’était probable, car personne ne possédait mieux que lui la carte du monde. Il n’était endroit si reculé dont il ne parût avoir une connaissance spéciale ». Nous avons bien affaire alors à une forme d’expédition géographique menée par un homme connaissant bien l’espace qu’il va parcourir.
La preuve en
est que souvent de superbes descriptions géographiques nous sont faites des
espaces traversés, comme par exemple à la page 62 : « Personne
n’ignore que l’Inde – ce grand triangle renversé dont la base est au nord et la
pointe au sud – comprend une superficie de quatorze cent mille milles carrés,
sur laquelle est inégalement répandue une population de cent quatre-vingts
millions d’habitants. Le gouvernement britannique exerce une domination réelle sur
une certaine partie de cet immense pays. Il entretient un gouverneur général à
Calcutta, des gouverneurs à Madras, à Bombay, au Bengale, et un
lieutenant-gouverneur à Agra ».
De même, la destination de départ (et d’arrivée) se justifie aussi (et entre autres) par une tradition ancienne de la pratique de la géographie en Angleterre. A la page 31 nous pouvons lire : « On sait l’intérêt que l’on porte en Angleterre à tout ce qui touche à la géographie. […] En effet, un long article parut le 7 octobre dans le Bulletin de la Société royale de géographie ». Partant de là il est clair que l’aspect géographique de l’expédition n’est plus à démontrer, ce qui correspond d’ailleurs à la volonté de l’auteur de « dépeindre le monde entier sous la forme du roman géographique et scientifique » (Verne à Hetzel fils, 1888).
L’origine des noms.
L’analyse fine des noms des principaux héros de ce tour du monde en 80 jours permet de mettre en évidence clairement les caractéristiques de ce voyage. Ainsi, le nom de Passepartout est explicite, notamment au regard du pari tenu et de l’objectif à atteindre. La nécessité de pouvoir se frayer un chemin (plus ou moins balisé) autour du globe requiert la capacité des prétendants de pouvoir « passer partout ». Et c’est souvent grâce à Passepartout que certaines fois Phileas Fogg remplit toutes ses obligations.
Quant-à Phileas Fogg, son nom (littéralement le brouillard, en enlevant le doublement de la consonne finale « g ») est antinomique du personnage qui, au contraire, a les idées claires et voit bien devant lui (et dans l’avenir ? on retrouve alors cette idée d’extrapolation et d’anticipation chère à Jules Verne). L’association Passepartout – Phileas Fogg, même si les héros ont des caractères et des comportements opposés, permet ainsi la réussite dans le pari entrepris. En effet, le prénom « Phileas » tire son origine d’un géographe grec du 5° siècle avant J.C. auteur d’un périple méditerranéen (la méditerranée symbolisait alors à l’époque le monde fini pour les grecs). Il ne faut donc pas chercher bien loin pour trouver le parallèle entre le périple du Phileas du 5° siècle avant J .C. et celui du héros de Jules Verne, même si entre-temps il a été procédé à un changement d’échelle (géographique) liée bien sûr à la révolution des transports et à l’évolution historique.
Remarquons cependant que si le prénom et le nom du personnage central de ce roman (à savoir Phileas Fogg) ont chacun une origine bien précise, ils sont aussi complémentaires. De même, il est possible de donner deux définitions concernant l’origine du nom du héros. Car si Fogg (« le brouillard ») ne voit pas ce qui se passe autour de lui (suivant la traduction littérale), paradoxalement il voit bien cependant ce qui se passe devant lui (cf. infra). Or cette faculté est nécessaire pour réussir le voyage entrepris et remporter le pari. Il y a donc deux définitions possibles pour comprendre le nom de Fogg : l’une littérale et imagée (le brouillard qui empêche de voir ce qui se passe autour de lui) et l’autre antinomique mais complémentaire (malgré le brouillard, Fogg voit bien ce qui se passe devant lui). Cette dernière définition a d’ailleurs pour corollaire direct le caractère linéaire du voyage de Fogg proprement dit. Ce faisant, il apparaît possible d’interpréter aussi le doublement de la consonne finale « g » comme un indice laissé volontairement de la part de Jules Verne afin de nous mettre sur la piste de cette double définition (il ne s’agit cependant que d’une simple supposition de notre part…).
Enfin, l’association Phileas avec Fogg est aussi complémentaire car pour entreprendre un tel voyage autour du monde il est nécessaire de voir clairement ce qui se passe devant soi, et de ne pas perdre ses pensées dans la contemplation des paysages défilant autour de soi.
Concernant Mrs Aouda, son nom vient d’une région historique de l’Inde nommée « Aoudh »). Mrs Aouda ayant été justement sauvée en Inde, l’origine de son nom ne fait absolument plus aucun doute. Peut-être la volonté de l’auteur a-t-elle été de rappeler sans cesse les rapports étroits entre l’Inde et la Couronne Britannique, rapports qui se cristallisent dans le roman par l’amour que porte Mrs Aouda à Phileas Fogg…
Les relations entre les différents héros du roman sont intéressantes elles aussi à analyser. Passepartout apparaît ainsi comme le personnage qui incarne la critique (française) du modèle britannique et des différents travers que celui-ci présente. Notons par exemple le fait que Phileas Fogg prend ce pari pour un jeu, ce que Passepartout à bien du mal à comprendre, notamment au regard des importantes sommes d’argent dépensées et mises en jeu. Cette opposition entre les deux protagonistes se double aussi (et paradoxalement ?) d’une alliance entre « le maître » et « le serviteur », un serviteur bien utile malgré ses erreurs et ses faux-pas.
D’ailleurs cette opposition se retrouve dans la narration du voyage où finalement c’est grâce à Passepartout et à ses aventures que nous obtenons une dynamique dans le récit de ce tour du monde qui aurait été bien monotone si le narrateur n’avait été que Phileas Fogg. L’opposition entre le voyage linéaire de Phileas Fogg et le voyage segmenté de Passepartout traduit d’ailleurs cet état de fait. Finalement, c’est grâce à Passepartout que le voyage est intéressant, que les descriptions sont faites, et que la dynamique est inscrite dans ce périple autour du monde.
Complétant le duo précédent, avec la présence de Mrs Aouda nous obtenons alors un triptyque Phileas Fogg – Passepartout – Mrs Aouda autour duquel gravite un électron libre : l’inspecteur Fix. Ce dernier, comme son nom l’indique aussi, symbolise l’arrêt du temps (fondamental dans le roman). Cette caractéristique d’arrêt du temps diffère ainsi complètement avec la dynamique du voyage (incarnée par Passepartout). Il est donc clair que l’attribution de ce nom à l’inspecteur est un acte volontaire de la part de Jules Verne, qui insiste ainsi sur certains éléments fondamentaux du roman en attribuant un nom (ou un prénom) volontairement explicite à ses principaux protagonistes.
B – Un empire britannique très étendu.
La retranscription et l’analyse précise des principaux pays traversés par les héros du roman permettent de mettre en évidence clairement la volonté de l’auteur de décrire l’étendue de l’empire britannique. En effet, outre le fait que l’action se développe sur un hémisphère (nord en l’occurrence), deux océans et trois continents, il est amusant de remarquer que les principaux pays parcourus (et surtout ceux décrits principalement dans le roman) ont tous un rapport direct ou indirect avec l’empire britannique. De même, il n’est pas innocent de la part de Jules Verne de donner volontairement pour point de départ (et d’arrivée) la Grande-Bretagne. Certes, le fait que le méridien de référence (Greenwich Meridien Time) se situe lui aussi dans ce pays permet aussi à l’auteur de justifier un tel point de départ. Citons ainsi par ordre d’apparition dans le roman :
* Le canal de Suez, dont l’origine est anglaise,
* Le golfe d’Aden, qui est « britannisé »,
* l’Inde, sous domination anglaise,
* Hong-Kong, protectorat anglais en extrême-orient,
* Les Etats-Unis, dont la langue et l’origine du peuplement sont liés aussi à la Grande-Bretagne.
A la tête d’un empire immense, la Grande-Bretagne était au 19° siècle au premier rang mondial (soit la plus vaste agglomération politique avec 30 millions de km2 et le plus peuplé avec environ 400 millions d’habitants). Enfin, l’ouverture récente du tout nouveau canal de Suez permet un gain de temps non négligeable. Ce dernier, long de 161 kms et reliant Port Saïd à Suez, abrège de près de moitié le trajet entre le Golfe Persique et la Mer du Nord. Réalisé entre 1859 et 1869 par Ferdinand de Lesseps, la Grande-Bretagne en devient le principal actionnaire en 1875 et garde le contrôle jusqu’en 1954-1956.
Cette description des colonies britanniques permet aussi de montrer les
limites (géographiques et fonctionnelles) de la colonisation et du
colonisateur. En Inde par exemple, les héros reconnaissent l’impuissance du
pouvoir de la couronne britannique à faire cesser certaines pratiques
ancestrales telles que le sacrifice humain d’une veuve après la mort de son
mari. C’est d’ailleurs protestant contre de telles pratiques que Passerpartout
décide de procéder au sauvetage de Mrs Aouda. Ainsi, à la page 91 : «
- Comment ! reprit Phileas Fogg, sans que sa voix trahît la moindre
émotion, ces barbares coutumes subsistent encore dans l’Inde, et les Anglais
n’ont pu les détruire. – Dans la plus grande partie de l’Inde, répondit Sir
Francis Cromarty, ces sacrifices ne s’accomplissent plus, mais nous n’avons
aucune influence sur ces contrées sauvages, et principalement sur ce territoire
du Bundelkund ».
Dans un autre registre, à la page 125, Hong-Kong est la dernière terre anglaise du voyage (avant le retour proprement-dit). Cette dernière constitue un problème pour l’inspecteur Fix dans la mesure où il ne lui est plus possible par la suite d’arrêter Phileas Fogg. En effet, quittant les terres anglaises, il ne pourra plus bénéficier rapidement d’un mandat d’arrêt. De même, Hong-kong constitue aussi la limite orientale de l’empire Britannique. Elle permet ainsi de voir l’étendue de l’empire Britannique, et de mesurer par conséquent sa limite (orientale en l’occurrence). Jules Verne fait d’ailleurs référence clairement à cet état de fait à la page 151 (en parlant de Hong-Kong et concernant Passepartout) : « A peu de choses près, c’était encore Bombay, Calcutta ou Singapore, que le digne garçon retrouvait sur son parcours. Il y a ainsi comme une traînée de villes anglaises tout autour du monde ».
Situation géographique des principales colonies anglaises.
Ainsi, il paraît donc évident que ce roman constitue un support didactique permettant à Jules Verne de décrire l’étendue de l’empire Britannique. La coïncidence entre le trajet du voyage et la traversée de ces colonies anglaises est cependant aussi le résultat de la révolution des transports et des moyens de communication. Cette dernière n’a pu être accomplie que justement parce que l’empire Britannique s’est donné pour objectif de désenclaver certains espaces géographiques (dont certaines de ses colonies). Cet état de fait est donc sûrement à l’origine du choix de l’auteur que nous avons analysé précédemment.
C – La ligne de changement de date.
Lors de la traversée de l’océan Pacifique, Phileas Fogg franchit la ligne de changement de date. Il s’agit du méridien opposé à celui de Greenwich, se situant à 180° de latitude (est et/ou ouest). Cette ligne de changement de date correspond à un changement de comportement vis-à-vis de Phileas Fogg de la part de l’inspecteur Fix, ce dernier préférant alors favoriser l’expédition du gentleman dans le but d’arriver au plus vite en Grande-Bretagne, et par conséquent de permettre l’arrestation tant espérée.
Paradoxalement
on en est au 2/3 du voyage, mais Jules Verne explique très bien ce paradoxe à
la page 208-209 : « Neuf jours après avoir
quitté Yokohama, Phileas Fogg avait exactement parcouru la moitié du globe
terrestre. En effet, le General-Grant, le 23 novembre, passait au cent quatre
vingtième méridien, celui sur lequel se trouvent, dans l’hémisphère austral,
les antipodes de Londres. Sur quatre-vingts jours mis à sa disposition, Mr.
Fogg, il est vrai, en avait employé cinquante-deux, et il ne lui en restait
plus que vingt-huit à dépenser. Mais il faut remarquer que si le gentleman se
trouvait à moitié route seulement « par la différence des
méridiens », il avait en réalité accompli plus des deux tiers du parcours
total ».
Cette constatation géographique cristallise bien d’autres oppositions que celles que nous venons de développer. Nous assistons ainsi avec ce passage à la transition entre l’Orient et l’Occident (ou ancien et nouveau monde), transition qui traduit aussi indirectement la fin de l’étendue de l’empire Britannique. Or, le gain d’un jour que ce franchissement entraîne n’est pas clairement mentionné dans le roman. Pourquoi l’auteur oublie-t-il volontairement ce fait primordial dans la réussite du pari de Phileas Fogg ? Car ce dernier connaît bien la mer, et page 296 l’auteur fait remarquer : « Seulement, il était très clair, à voir manœuvrer Mr. Fogg, que Mr. Fogg avait été marin ». Ce faisant, comment un marin aussi aguerri a-t-il pu oublier un principe aussi élémentaire que celui du gain d’un jour en voyageant vers l’est ? Il est certainement probable que cette omission est liée au fait que le dénouement du roman repose essentiellement sur ce principe, et Jules Verne, ne voulant pas dévoiler par avance l’astuce, a volontairement passé sous silence cet élément fondamental dans la chute du roman.
Ces trois premiers chapitres nous ont permis ainsi de voir à quel point la dimension de l’espace, sous différentes formes, est fondamentale dans le roman. D’ailleurs cette dimension de l’espace est fondamentale dans l’ensemble de l’œuvre de Jules Verne, autant que celle du temps que nous allons développer maintenant avec nos trois prochains chapitres, et qui permet enfin de construire le caractère fondamentalement initiatique de ce voyage « extraordinaire ».
II – La dimension du temps.
La deuxième dimension que nous analyser dans ce roman est donc celle du temps, fondamentalement indissociable de celle de l’espace. Car une action qui se développe dans un espace donné se développe aussi dans un temps donné (plus ou moins bien sûr). D’autant plus que le titre du roman est explicite sur les rapports entre le temps est l’espace (faire le tour du monde en 80 jours), et les connotations ou allusions (directes et/ou indirectes) à cette seconde dimension sont elles aussi nombreuses dans le roman. Nous les avons ainsi regroupées aussi en trois chapitres qui font tous directement référence au temps.
A - Précision et exactitude : la référence directe au temps.
Les notions de
précision et d’exactitude sont prégnantes dans le roman. Or, elles font
directement référence à la dimension temporelle, fondamentale aussi dans le
caractère de Phileas Fogg. Ce dernier, personnage monomaniaque par excellence
au regard de son attitude et de son comportement face au temps, est « l’exactitude
personnifiée » (page 6). Quelques passages nous permettent d’ailleurs
de mieux appréhender le personnage. Ainsi, Phileas Fogg est un homme : « déjeunant,
dînant au club à des heures chronométriquement déterminées » (page
4). Une description de sa façon de marcher est faite à la page 64 : « de
son pas régulier qui battait la seconde comme le pendule d’une horloge astronomique ».
A la page 72, c’est son attitude générale qui est décrite : « De
tous les originaux que le brigadier général avait rencontrés, aucun n’était
comparable à ce produit des sciences exactes » ; idem, à
la page 323 : « Vous savez que notre collègue est un
excentrique de premier ordre. Son exactitude en tout est bien
connue ». Enfin, deux pages auparavant, et concernant son
voyage : « Trois jours avant, Phileas Fogg était un
criminel que la police poursuivait à outrance, et maintenant c’était le plus
honnête gentleman, qui accomplissait mathématiquement son excentrique
voyage autour du monde ».
Tous ces adjectifs ou métaphores insistent clairement sur la monomanie de cet homme obsédé par la ponctualité, l’exactitude et la précision. Ce caractère obsessionnel témoigne d’une lutte profonde chez Phileas Fogg contre un élément face auquel il est impuissant, puisque la fuite du temps est inexorable, inéluctable. Car si maintenant l’espace est dominé relativement (il existe alors suffisamment de moyens de transport et de communication pour faire le tour de la terre), il n’en sera jamais de même pour le temps. C’est donc une lutte contre le temps à laquelle se livre le héros, et, finalement, au regard du dénouement (avec le gain d’un jour auquel Fogg n’avait pas pensé) nous pouvons nous demander si en fait ce dernier n’a pas gagné une bataille (et non la guerre) contre son ennemi (si tant est que ce dernier puisse être considéré comme ennemi…).
L’attitude de Phileas Fogg est cependant inquiétante, car il fait partie de ces hommes pour qui l’échec est synonyme de fin (au sens propre comme au sens figuré). D’ailleurs, à la page 314, cette précision est apportée par le narrateur : « On sait, en effet, à quelles déplorables extrémités se portent quelques fois ces Anglais monomanes sous la pression d’une idée fixe. Aussi Passepartout, sans en avoir l’air, surveillait-il son maître ». Jules Verne parle volontairement « d’idée fixe », sûrement pour rappeler quel est le véritable rôle de l’inspecteur Fix dans cette aventure. C’est à lui que revient le travail d’empêcher autant que possible la réussite du voyage, et ce par tous les moyens qu’il pourra mettre à sa disposition. D’un point de vue imagé, ce dernier apparaît comme une manifestation de la mort qui rôde à chaque tournant, à chaque faux pas. Il est là pour « fixer » Fogg en un point précis afin de l’arrêter dans l’hypothèse où il serait vraiment le voleur de la banque. Ce rôle de Fix s’inscrit d’ailleurs dans une dimension plus large qui est celle du voyage initiatique (surtout pour Passepartout). C’est lui finalement qui met en place certaines épreuves initiatiques, dont la réussite est fondamentale dans la poursuite du voyage (cf. supra).
Tout n’étant alors qu’histoire de temps, la précision et l’exactitude dans les actes sont de rigueur afin d’équilibrer au mieux la balance des pertes et gains de temps. Telles les aiguilles d’une montre ou d’une pendule qui font sans cesse le tour du cadran, Phileas Fogg fait le tour du monde avec un souci de précision et d’exactitude qui n’a d’égal que la régularité de l’aiguille qui elle aussi fait inexorablement son tour. Telle est une métaphore supplémentaire que nous pouvons utiliser pour décrire le héros de ce voyage extraordinaire…
Ce voyage autour du monde est aussi un voyage dans le temps, en plus d’être contre le temps. Car les pays et les différents espaces géographiques traversés en sont à des stades d’évolution (historique, sociale, économique, etc…) bien différents. Et ce voyage permet ainsi d’en témoigner par les remarques et les descriptions faites par les héros. Si les progrès scientifiques et techniques sont diffusés partout dans le monde, ils le sont cependant de manière déséquilibrée. Or ce déséquilibre, flagrant dans certains cas (il suffit par exemple de comparer l’Inde et la Grande Bretagne pour s’en rendre compte), replonge parfois les héros dans des temps et des époques bien reculés au regard de la vie qu’ils mènent chez eux. C’est alors à une deuxième forme de voyage dans le temps à laquelle nous avons affaire : il y a le voyage proprement dit, à accomplir en 80 jours, et celui que vivent les protagonistes en observant des pays et des régions aux coutumes, aux mœurs et aux habitudes qui étaient parfois celles des européens aux siècles précédents. Ce caractère dual du voyage (un voyage doublement dans le temps, comme dans Voyage au centre de la terre) met en évidence un autre paradoxe du temps (ou du moins de l’évolution des sociétés) : le temps semblent s’être arrêté à certains dates dans certains pays et régions reculés du globe.
B - Progrès scientifiques et moyens de transport.
Le tour du monde en 80 jours est aussi un roman qui fait l’apologie des progrès scientifiques et techniques qui permettent maintenant effectivement de faire le tour du monde en 80 jours. L’objectif est de montrer que les progrès scientifiques et techniques de cette fin de 19° siècle permettent enfin de dominer la distance, l’espace, l’étendue. Les pays traversés ne sont alors que des prétextes montrant que désormais l’homme a vaincu la distance et les nombreux obstacles naturels que lui impose la terre. Ainsi, la révolution dans les transports implique de nombreuses conséquences, notamment dans les liaisons intercontinentales qui sont de plus en plus importantes, rapides et faciles. Ces progrès dans les moyens de communication favorisent ainsi les explorations scientifiques partout dans le monde.
Jules Verne, dans ses romans, fait souvent référence à deux types de bateaux : le « clipper » et le « steamer ». Le premier (littéralement « qui fend la mer ») est un grand voilier à coque de fer, le second est un bateau à vapeur qui supplante progressivement les voiliers ; d’abord mû par des roues à aubes, il est ensuite équipé d’une hélice.
L’objectif du roman, entre autres, est donc de décrire les conséquences de la révolution des transports sur l’organisation spatiale nouvelle des pays traversés par ce tour du monde en 80 jours. Ce tour du monde est aussi un prétexte à une description géo-historico-politico-ethno-sociologique des changements qui se sont opéré à travers le monde du fait de la révolution des transports. Les décalages observés et décrits sont intéressants à analyser. Il y a une idée de transition, de changement dans les mentalités, dans les rapports de l’homme et de la société à l’espace. Le rapport distance-temps baisse sensiblement. Il s’agit de décrire la nouvelle géographie du monde en cette fin de 19° siècle, due à la révolution des transports.
L’un des éléments importants à l’origine de l’écriture de ce roman est l’ouverture récente du canal de Suez. Ce dernier favorise alors de nouvelles liaisons maritimes qui permettent ainsi de réduire considérablement le rapport espace – temps. Quant-au canal de Panama, celui-ci n’est pas cité dans le roman simplement parce qu’il n’est pas encore ouvert. Perçant l’isthme de Panama sur une longueur de 80 kms, il permet de relier l’océan Pacifique et Atlantique. Ses travaux débuteront en 1881 sur l’initiative de Ferdinand de Lesseps (comme pour le canal de Suez). Ces derniers, arrêtés en 1888, reprendront en 1904 jusqu’en 1914.
Ainsi, la révolution des transports et l’ouverture de nouvelles voies de
communication désenclavent de nombreuses régions et pays dans le globe. Les
civilisations ne sont alors plus isolées comme auparavant. Tel est l’exemple de
l’Inde qui est le premier grand pays traversé dans le roman. La révolution des
transports n’en étant pas au même niveau entre ce dernier et la couronne
Britannique, le narrateur observe alors des décalages entre les deux pays. De
même, il remarque les conséquences de cette révolution dans les transports sur
l’organisation nouvelle de la société dans cet immense pays, comme par exemple
à la page 63 : « Aussi l’aspect, les mœurs, les divisions
ethnographiques de la péninsule tendent à se modifier chaque jour. Autrefois,
on y voyageait par tous les antiques moyens de transport, à pied, à cheval, en
charrette, en brouette, en palanquin, à dos d’homme, en coach, etc. Maintenant,
des steamboats parcourent à grande vitesse l’Indus, le Gange, et un chemin de
fer, qui traverse l’Inde dans toute sa largeur en se ramifiant sur son
parcours, met Bombay à trois jours seulement de Calcutta ».
Dans la
conclusion de son roman, Jules Verne nous fait même une synthèse des principaux
moyens de transport et de locomotion qui ont été utilisés durant le voyage. Ces
derniers conjuguent (à la fois) les technologies les plus modernes aux méthodes
les plus traditionnelles, ce qui constitue une autre référence au
temps (page 331) : « Ainsi donc Phileas Fogg avait gagné son pari.
Il avait accompli en quatre-vingts jours ce voyage autour du monde ! Il
avait employé pour ce faire tous les moyens de transport, paquebots, railways,
voitures, yachts, bâtiments de commerce, traîneaux, éléphants. L’excentrique
gentleman avait déployé dans cette affaire ses merveilleuses qualités de
sang-froid et d’exactitude ».
C -
Astronomie et mécanique céleste.
Dans ce roman, les références aux sciences exactes sont nombreuses, qu’elles soient faites de manière directe ou par l’utilisation de métaphore. Deux d’entre elles en particulier ont retenu notre attention, elles utilisent les théories et le vocabulaire de l’astronomie et de la mécanique céleste pour décrire le comportement général de Phileas Fogg dans ce tour du monde. Ces deux passages constituent à nos yeux l’archétype des métaphores astronomiques et mécaniques où Jules Verne résume parfaitement le contenu du voyage proprement dit.
La première se situe donc à la page 71, elle concernant Sir Francis
Cromarty qui voyage avec Fogg, mais elle s’applique tout autant à ce
dernier : « Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence.
C’était un corps grave, parcourant une orbite autour du globe terrestre,
suivant les lois de la mécanique rationnelle ». La seconde, quant-à elle,
concerne directement notre héros (page 143) : « Telle était
donc la situation respective de ces deux hommes, et au-dessus d’eux Phileas
Fogg planait dans sa majestueuse indifférence. Il accomplissait rationnellement
son orbite autour du monde, sans s’inquiéter des astéroïdes qui gravitaient
autour de lui. Et, cependant, dans le voisinage, il y avait – suivant
l’expression des astronomes – un astre troublant qui aurait dû produire
certaines perturbations sur le cœur de ce gentleman. Mais non ! le charme
de Mrs Aouda n’agissait point, à la grande surprise de Passepartout, et les
perturbations, si elles existaient, eussent été plus difficiles à calculer que
celles d’Uranus qui ont amené à la découverte de Neptune ».
Jules Verne utilise volontairement ces métaphores et ces références astronomiques car le comportement des héros dans ce voyage est exactement le même que l’orbite que décrivent les planètes autour du soleil, ou encore la lune autour de la terre, etc… Il y a donc un parallèle troublant entre ces hommes et l’univers (céleste) dans lequel ils vivent, ce que Jules Verne souligne à de nombreuses reprises. Nous pouvons même nous demander s’il n’y a pas dans ces propos l’allusion à un éventuel déterminisme astronomique et mécanique, comme certaines théories de l’époque le laissaient penser (et le laisse encore). Le comportement quasi mécanique de Fogg, sa précision, son exactitude, ne seraient alors que la conséquence d’un homme soumis à des logiques célestes. Il est ainsi possible de retrouver cette dimension du temps dans le cadre des nombreux cycles que nous connaissons (comme par exemple le cycle lunaire).
Finalement Phileas Fogg serait-il régit lui aussi par les lois universelles de la mécanique céleste ? Car ce dernier est l’archétype de l’excentrique, et si l’on reprend l’étymologie de ce qualificatif, on obtient la description de quelque chose ou de quelqu’un « hors du centre ». Or Phileas Fogg, dans le cadre de son tour du monde, voyage bel et bien hors du centre… de la terre. Le choix d’un personnage volontairement excentrique de la part de Jules Verne est sûrement calculé, il a un comportement qui correspond parfaitement à son principal acte dans le cadre du roman : voyager autour de la terre.
Cette dernière métaphore met en évidence le souci permanent de l’auteur de préciser ou de rappeler (directement ou indirectement) les caractères principaux sur lesquels reposent le roman, et par conséquent les héros. Cette technique de la métaphore permet ainsi à l’auteur de souligner son ambition principale, tout en conservant un style littéraire qui ne soit pas trop lourd et dur à lire. Jules Verne procède souvent de cette manière dans ses romans, et cette analyse constitue un exemple supplémentaire dans notre démonstration.
Deuxième dimension essentielle de ce roman, la dimension du temps est celle sur quoi repose le dénouement de l’intrigue. D’autre part, ce qui est fondamental dans ce voyage, c’est que le gain d’un jour permettant la victoire repose sur une ligne imaginaire créée artificiellement par l’homme, et dont l’objectif premier est de découper l’espace (première dimension) dans le but justement de mesurer le temps sur l’ensemble du globe. Comme quoi il apparaît logique de s’intéresser à la conjugaison de ces deux dimensions, ce que nous proposons dans cette troisième partie.
III – La dimension initiatique.
Le tour du monde en 80
jours est donc un roman reposant sur deux dimensions essentielles, celles de
l’espace et du temps. Ces deux dimensions, fondamentales pour un roman basé sur
un voyage, sont aussi les dimensions fondamentales du voyage initiatique. Ce
dernier constitue donc le résultat de la conjugaison possible des deux
premières dimensions, conjugaison qui aboutit ainsi à la construction d’une
troisième dimension (la troisième facette du triptyque en d’autres termes),
celle du caractère initiatique du voyage. Remarquons d’autre part que cette
conjugaison correspond aussi à la dialectique habituelle de l’espace et du
temps que nous retrouvons systématiquement dans les voyages initiatiques (par
essence, un voyage est toujours initiatique).
A - Anticipation et extrapolation.
L’anticipation
est l’extrapolation constituent deux autres notions fondamentales dans ce
voyage. Comme nous l’avons déjà développé dans une précédente analyse, les
romans de Jules Verne font preuve d’une fabuleuse capacité d’extrapolation, à
la limite parfois de l’anticipation. De même, dans ce tour du monde en 80
jours, l’esprit mathématique et cartésien de Phileas Fogg lui permet, à partir
d’éléments donnés et d’un bon sens de la réflexion, de se prémunir contre les
éléments qui risquent de compromettre son enjeu. Ainsi, page 4, dit-on de
lui : « il indiquait les vraies probabilités, et ses
paroles s’étaient trouvées souvent comme inspirées par une seconde vue, tant
l’événement finissait toujours par les justifier ». A cette capacité
s’ajoute un flair, une intuition hyper-développé, comme il le déclare lui-même
à la page 79 : « mais je savais qu’un obstacle quelconque
surgirait tôt ou tard sur ma route » (Phileas Fogg semble ainsi être
en connivence avec le destin, ce qui rend le personnage encore plus
mystérieux).
Or, ce qu’il est intéressant de remarquer, c’est que Phileas Fogg est aussi un joueur infatigable de whist. Ce dernier est l’ancêtre du bridge, mais il est surtout un jeu de calcul et d’anticipation… Au regard de ces éléments, comment ne pas trouver un parallèle supplémentaire, voir-même une relation directe (de cause à effet) entre cette passion pour le jeu et le caractère ludique donné à ce pari. Car rappelons-nous que le pari a été fait dans la salle du Reform-Club, là où justement Fogg passait le plus clair de sont temps à jouer au whist avec ses partenaires habituels.
Si le souci d’extrapoler dans le temps (dans le but d’anticiper et de se préparer aux difficultés futures) peut être considéré comme une qualité pour Phileas Fogg, le narrateur, quant-à lui, fait un reproche aux journaux, à la page 79. Pour lui, ils « sont comme certaines montres qui ont la manie d’avancer ». En effet, ces derniers décrivaient comme terminés les travaux du chemin de fer en Inde (alors que cela n’était pas le cas), et ce manque de professionnalisme a bien failli coûter un temps énorme à notre héros. Pourtant ce dernier semblait avoir prévu cet état de fait…
Ce petit passage critique en relation directe avec les notions d’anticipation et d’extrapolation souligne une fois de plus leur importance dans le roman. Il n’est pas anodin de la part de Jules Verne de faire une telle remarque, surtout dans le cadre d’un roman où justement il est nécessaire d’être en avance (sur le temps pour gagner le pari, et dans l’espace pour devancer l’inspecteur Fix). Cette référence directe au temps rappelle que ce dernier représente l’obstacle principal dans ce voyage. Les journaux qui ont cette « manie d’avancer » constituent alors une source d’information imprécise susceptible de retarder le voyage. Paradoxalement, ce qui est en avance retarde : une information annoncée trop tôt (et surtout pas vérifiée) a conduit au retard de Fogg dans la traversée de l’Inde.
L’anticipation n’est donc valable que lorsqu’elle repose sur une extrapolation judicieuse et précise d’éléments et d’informations bien déterminées. Car dans le cas contraire on aboutit à de mauvaises prévisions (ce que nous pouvons observer constamment dans la vie quotidienne). Jules Verne semble donc dénoncer ce principe sur lequel repose tout entier le roman et sa chute finale. Certes, il faut toujours penser à l’avenir, mais encore faut-il relativiser ce qui se passe sur le moment présent…
Cette volonté d’extrapoler dans l’espace et dans le temps les conséquences des progrès scientifiques et techniques permet aussi à Jules Verne d’assurer la pérennité de son œuvre. Or, rien n’est plus difficile en littérature que de produire un roman qui puisse durer dans le temps. Jules Verne pourtant y est arrivé, pour notre plus grand bonheur.
B - Imaginaire, fantastique et intensité dramatique.
L’imaginaire et le fantastique, bien que semblant ne pas avoir beaucoup de place dans ce roman, occupent pourtant une part non négligeable. Ce roman repose ainsi sur les mêmes bases que les autres romans de Jules Verne qui composent les fameux « Voyages Extraordinaires ».
Le principal élément imaginaire dans ce roman, et pourtant fondamental dans la réussite du pari entrepris, est d’ordre géographique (ce qui rappelle une fois de plus l’orientation générale du roman). Il s’agit du méridien opposé à celui de Greenwich et passant dans l’océan Pacifique. Cette construction artificielle de l’homme à partir d’une donnée purement imaginaire revêt pourtant une dimension fondamentale dans ce voyage, puisque c’est grâce (en partie) à cette ligne imaginaire que Fogg va pouvoir gagner son pari. C’est d’ailleurs cet élément principal qui fait du « Tour du monde en 80 jours » un « voyage extraordinaire », au sens vernien du terme.
Le tour du monde en 80 jours est un roman à peine imaginaire, mais surtout fantastique. La dimension fantastique est donc plus prégnante dans ce roman que la dimension imaginaire, et un exemple (à la page 253) va nous permettre d’illustrer notre analyse : il s’agit de la traversée d’un pont en mauvais état aux USA. En effet, lors de la traversée des U.S.A., Phileas Fogg emprunte une locomotive qui doit rouler sur un pont menaçant de s’effondrer. La solution alors prise par le conducteur est de lancer cette dernière à toute vitesse afin de réduire au minimum le poids de celle-ci sur le pont défectueux. Le convoi finit par passer, et le pont se désagrège juste après le passage de la locomotive. Ce passage, complètement irréaliste au regard des principes physiques sur lesquels il repose, démontrer néanmoins l’habileté de l’auteur à transformer une situation dramatique en une situation fantastique. Enfin, ce passage est aussi un élément qui permet de mettre en avant le caractère aussi dramatique de certaines aventures vécues par Phileas Fogg.
L’intensité dramatique.
Dans le tour du monde en 80 jours, l’intensité dramatique connaît une progression qui va crescendo, ce qui permet de maintenir d’une part le lecteur en haleine et d’autre part d’insister sur le fait que ce voyage est tout sauf un voyage « d’agrément ». De même, il est important de noter la corrélation directe entre l’intensité dramatique du voyage (suspens, …) et l’avancement du voyage. Tout d’abord il y a donc le vol à la banque de Londres (qui lance l’une des intrigues), puis le sauvetage d’extrême justesse de Mrs Aouda promise à un bûcher certain, ensuite les morts lors de la traversée du continent américain et du combat contre les indiens, et enfin, lors de la traversée de l’Atlantique, la nécessité de brûler le bois du bateau pour donner du combustible à ce dernier. Finalement, tout est bien qui fini bien…
La progression crescendo de l’intensité dramatique dans ce roman procède aussi d’une autre logique, celle du caractère initiatique que ce dernier revêt.
C – Un voyage
initiatique.
Le tour du monde en 80 jours est fondamentalement un voyage initiatique, surtout pour Passepartout, tout comme l’est le voyage au centre de la terre pour Axel. Paradoxalement Passepartout, en faisant la connaissance de Fogg, pensait se sédentariser à Londres afin d’y vivre plus tranquillement. Nous avons ainsi affaire au paradoxe d’une personne qui voulait une vie bien rangée et qui va devoir voyager autour du monde pour justement mériter cette vie tant attendue. Il s’agit donc du principe même du voyage initiatique, où Passepartout devra « tuer son père », incarné ici par Phileas Fogg (pour reprendre l’expression).
Le caractère initiatique (= commencement) de ce voyage est central : ce voyage autour du monde, jalonné d’embûches naturelles, humaines et personnelles (cf. l’inspecteur Fix qui cristallise parfaitement cet état de fait) constitue une étape dans l’ascension de Passepartout au niveau de son maître. L’idée d’un labyrinthe mondial, semé d’embûches à résoudre en un temps donné, constitue une épreuve pour le serviteur qui va lui permettre de dépasser son rang de simple serviteur pour accéder à celui « d’ami » de Phileas Fogg, même si ce terme d’ami n’est pas mentionné clairement dans le roman (à l’instar de Joe dans cinq semaines en ballon, notamment après la traversée du Lac Tchad).
Tous les éléments que nous avons analysés précédemment constituent les ingrédients de ce voyage initiatique. Ainsi, les dimensions de l’espace et du temps, sous leurs différentes formes et manifestations, sont associées dans le cadre d’une relation dialectique aboutissant à ce caractère fondamental.
Le tour du monde en 80 jours constitue donc pour Passepartout en particulier un véritable voyage initiatique. Il est évident que le Passepartout du départ est bien différent de celui de l’arrivée, bien que ces deux points géographiques soient confondus dans l’espace (mais pas dans le temps, d’où la subtilité que nous introduisons). Car durant ces 80 jours, les nombreuses péripéties et aventures qui sont arrivées à ce dernier l’ont véritablement transformé au point de le hisser, en quelques sortes, au rang de son maître. Sans Passepartout, Fogg n’aurait pu gagner son pari. De même, il s’agit aussi d’un voyage initiatique pour Fogg, dans une moindre mesure certes, car le mariage final avec Mrs Aouda constitue une étape supplémentaire dans la vie du gentleman (que certains voulaient cambrioleur !!!).
Le principe du voyage initiatique est donc celui d’apporter « un plus » à celui qui le vît. Ce « plus » peut se situer à de nombreux niveaux et dans de nombreux domaines, le principal étant de permettre à l’initié de gravir un échelon dans la connaissance des autres, du monde et surtout de soi, de lui. L’expression « les voyages forment la jeunesse » en est la parfaite illustration, car il n’y a rien de mieux que de voyager pour découvrir, comparer, relativiser ce que nous sommes, où et comment nous vivons. Il s’agit d’un principe philosophique dont le but ultime est d’arriver à la connaissance de la vérité absolue (la philosophie est entre autres une méthode permettant normalement d’atteindre aussi ce but), ainsi qu’à la sagesse.
Fondamentalement, nous avons affaire à une utopie, mais comme toutes les utopies, l’idée d’essayer et le fait de le faire constitue en soi un progrès. Telle la tour de Babel qui veut atteindre l’infini, le voyage initiatique représente une spirale sans fin, repassant systématiquement par son point de départ, mais toujours avec un degré de plus (symbolisé ici dans notre métaphore par un gain d’altitude – il y a donc toujours cette idée d’élévation). L’idée de progression est symbolisée dans ce tour du monde par l’avancement dans le voyage et les pays rencontrés, l’aboutissement est celui de la réussite du pari, le gain (financièrement vide ici, et pour cause, car il se situe ailleurs) étant un mariage pour Fogg, et pour Passepartout l’ascension de plusieurs niveaux dans la hiérarchie de la reconnaissance de Fogg.
Tout au long du roman les ingrédients du voyage initiatique sont réunis. Outre le caractère fondamental des dimensions de l’espace et du temps, l’anticipation, l’extrapolation et l’intensité dramatique confèrent véritablement au voyage (et donc au récit) sa dimension initiatique. Les exemples sont nombreux. Par exemple, lors de la traversée de l’océan Atlantique, Fogg décide de brûler tout le bois présent sur son bateau afin de brûler ce dernier et donc de pouvoir avancer. L’idée de dénuement est prégnante ici, or le dénuement est le symbole même de la purification, donc de l’accession à un autre stade, à un autre niveau de la sagesse (pour simplifier évidemment).
Dans le cadre de ce voyage initiatique, Phileas Fogg incarne aussi le guide « spirituel » de Passepartout. C’est lui qui permet à Passepartout de voyager, c’est lui qui donne les directions à prendre et qui sauve aussi ce denier de certaines situations qui auraient pu être fatales pour tous (comme, par exemple, lorsqu’il pénètre dans une pagode indoue sans s’être déchaussé auparavant). Cet aspect symbolique de la relation Fogg-Passepartout participe cependant du caractère initiatique de l’aventure, et toutes ces péripéties, ces aventures, constituent autant d’épreuves et de rites initiatiques nécessaires à la transformation (symbolique elle aussi) du domestique.
Ainsi, à l’issue de ce tour du monde en 80 jours Passepartout devient un ‘initié’ : maintenant il connaît mieux le monde dans lequel il vit, ce qui a pour corollaire direct de lui permettre de mieux se connaître lui-même et donc de considérer autrement son univers. Il n’est donc plus un profane, celui qui ne sait pas, qui est inexpérimenté. Les différentes épreuves qu’il a subies (il a même échappé plusieurs fois à la mort, directement ou indirectement, ce qui a une valeur hautement symbolique) font de lui finalement un autre homme : il a été transformé en quelques sortes, ce qui va lui permettre de commencer une autre vie (qu'on se rappelle l'étymologie d'initiatique : le commencement…).
L’aspect symbolique de cette aventure est d’ailleurs souligné par la direction prise par les héros qui voyagent d’ouest en est, c’est-à-dire vers le soleil, comme les héros mythiques. Enfin, le bec de gaz qui continue à brûler dans la chambre de Passepartout cristallise le caractère immuable (géographiquement) du point de départ de cette aventure (qui est aussi le point d’arrivée) et le temps qui s’écoule (notamment avec la somme d’argent que ce gaspillage va représenter). La dialectique de l’espace et du temps est clairement présente dans cet exemple, où le héros va en quelques sortes payer son voyage.
Le tour du monde en 80 jours constitue donc un voyage initiatique pour Passepartout. Nombreux sont les romans de Jules Verne où cette dimension initiatique est présente, voire prégnante (cf., par exemple, Axel dans le voyage au centre de la terre). Cette troisième dimension, qui achève finalement la dialectique de l’espace et du temps que nous venons d’analyser, permet ainsi une autre interprétation possible de ce roman trop souvent lu au premier degré (un divertissement autour du monde). Jules Verne y démontre une fois de plus que sa volonté n’est pas que décrire le monde, mais de montrer une autre réalité du monde dans lequel il vivait en cette fin de 19° siècle.
CONCLUSION.
L’espace et le temps
sont donc les deux premières dimensions fondamentales de ce roman. Or, comme
nous avons essayé de le montrer, une troisième dimension nous apparaît elle
aussi fondamentale, notamment parce qu’elle repose sur les deux premières
précédemment évoquées : il s’agit du caractère initiatique de ce voyage
autour du monde.
La dialectique de
l’espace et du temps, qui est au cœur dans ce roman, permet ainsi la mise en
place d’une troisième dimension. Or, si les dimensions de l’espace et du temps
concernent surtout Phileas Fogg (lui qui doit parcourir un espace donné en un
temps donné), cette troisième dimension concerne plutôt Passepartout. C’est
celui qui vit son voyage initiatique, et la preuve en est que l’histoire n’a
d’intérêt que parce que ce dernier se retrouve dans des situations aussi
diverses qu’inattendues. Pourtant, il s’agit du principe même du voyage
initiatique, où ‘l’initié’ doit passer un certain nombre d’épreuves pour enfin
accéder à un autre statut, au statut de celui qui ‘sait’ le monde (telle n’est
d’ailleurs pas l’ambition de la géographie ?).
Jules Verne, dans le
cadre de son roman, procède donc aussi à une description du monde dans lequel
il vit, et les derniers progrès dans les moyens de transport et de
communication lui permettent d’envisager un espace d’étude bien plus grand que
ceux présents dans ses autres romans : la terre entière (hormis évidemment ceux
concernant le voyage vers la lune) . Ce changement d’échelle lui permet
ainsi d’appréhender le monde dans sa globalité, ce qui constitue d’ailleurs
l’objectif premier du voyage initiatique (tout en restant évidemment une
utopie).
Dans ce roman, aucune
discontinuité géographique et temporelle n’est introduite, si ce n’est la prise
en compte du décalage horaire (qui permet ainsi un gain de temps de 24 heures).
Ce dernier constitue d’ailleurs l’archétype du paradoxe parfois évident de la
dialectique de l’espace et du temps : ce tour du monde en 80 jours est
aussi un tour de l’horloge, or en parcourant l’espace dans le sens contraire
des aiguilles d’une montre, nos héros gagnent un jour grâce au décalage
horaire, un artifice de l’homme pour découper l’espace en tranches horaires. Ce
dernier caractère fait d’ailleurs de ce roman, de cette aventure, un véritable
« voyage extraordinaire », au sens vernien du terme.
Le tour du monde en 80
jours est donc un voyage qui revêt plusieurs dimensions. Celle de l’espace,
premier support de cette aventure, se double ici de celle du temps,
fondamentale, car c’est par rapport à elle que se construit la dynamique du
roman. Nous avons donc affaire à un voyage dans l’espace (le globe terrestre)
mais aussi dans le temps (il faut mettre moins de 80 jours pour parcourir le
globe terrestre). Cependant, ce voyage est aussi doublement, voire triplement
temporel, en ce sens que d’abord le temps imparti est connu, qu’ensuite
l’observation des espaces traversés permet de mettre en évidence de décalages
dans les évolutions géo-historiques (les héros ont parfois l’impression de se
remonter les temps) et enfin que la victoire n’a lieu d’être que grâce à ce
fameux décalage horaire (rendu possible par le fait que les héros voyagent
d’ouest en est). Enfin, le caractère initiatique de ce voyage permet de donner
au roman une dimension supérieure et supplémentaire qui confère, après une
lecture approfondie, le sentiment que la boucle est réellement bouclée, ce qui
était sûrement l’objectif de Jules Verne…
Finalement, l’approche transdisciplinaire prônée par l’écologie humaine (évoquée en introduction) nous a permis de mettre en évidence d’autres facettes de ce roman de Jules Verne, facettes rarement développées dans les traditionnelles analyses littéraires proposées actuellement. Il en résulte donc la nécessité de relire les romans de Jules Verne avec d’autres visions, d’autres angles d’approche et avec le souci d’essayer de comprendre ce que nous cache l’auteur, tel l’inspecteur de Police (Fix) qui essaie de comprendre le manège de son suspect (Fogg)… !!! N’est-ce pas là le souhait qu’aurait pu formuler Jules Verne ?
Dans le cadre de notre étude sur l’espace et le temps dans l’œuvre de Jules Verne, cette seconde analyse s’intéresse ici plus particulièrement à un autre roman qui a largement contribué au succès de son auteur : Le tour du monde en 80 jours. Encore plus que dans Voyage au centre de la terre, les dimensions de l’espace et du temps sont fondamentales dans cette expédition circumterrestre. Or, une fois de plus, l’approche transdisciplinaire prônée par l’écologie humaine nous permet de mettre en évidence d’autres facettes de ce roman trop souvent occultées par les traditionnelles analyses littéraires. Ainsi, de la dialectique qui s’opère entre la dimension de l’espace (que nous étudions dans la première partie) et celle du temps (deuxième partie) découle une troisième dimension, celle du caractère proprement initiatique de ce voyage extraordinaire (troisième partie).
Cette deuxième analyse nous permet ainsi de montrer en quoi ce voyage est lui aussi un voyage dans l’espace mais aussi, et surtout, dans (et contre) le temps. La dimension initiatique qui en résulte achève ainsi de renforcer la dialectique de l’espace et du temps, et la transdisciplinarité apparaît une fois de plus comme une clef permettant de relire autrement toute l’œuvre de Jules Verne…
Itinéraire du trajet des héros du tour du monde en 80 jours.
© Lionel Dupuy - 2001.
Pour citer cette analyse :
Dupuy Lionel (2005). En relisant Jules Verne. Un autre regard sur les Voyages Extraordinaires. Dole, La Clef d'Argent, pp. 47-70.
Pour prolonger cette analyse :
* ma thèse en géographie sur Jules Verne : lien
* des articles en ligne : lien