Roman moins connu de Jules Verne,
Les Indes noires relatent elles-aussi une aventure extraordinaire,
suivant le principe retenu par l’auteur dans le cadre du corpus des Voyages
Extraordinaires. L’homme et la terre sont au centre de cette nouvelle
narration. La dimension initiatique aussi. L’intrigue du roman repose, tout
comme dans Le Château des Carpathes (publié plus tard) sur la cohabitation
difficile en un lieu précis des temps modernes face à la survivance de mythes
et croyances issus du fonds des âges et que l’enfermement dans les entrailles
de la terre ne fait que renforcer. Le lieu et la période retenus participent
activement de cette dialectique. C’est aussi la condition du mineur dans
l’Écosse de la houille qui retient l’attention de Jules Verne. L’aventure
humaine et initiatique qui en résulte, et décrite une fois de plus avec
la rhétorique habituelle de Jules Verne, donne à ce roman une saveur particulière,
à mi-chemin entre le Voyage au centre de la terre et Le Château
des Carpathes. Notre analyse s’articule autour de ces principaux points.
I - Les temps modernes : la fin du 19° siècle.
A - Mythologie,
superstitions et croyances : l’Écosse de la houille.
Tout comme
dans Le Château des Carpathes (que Jules Verne publiera quelques
années plus tard), ce roman témoigne de la cohabitation dans un espace précis
(l’Écosse de la houille) du développement des progrès scientifiques et techniques
face à la survivance de nombreuses croyances et mythes issus du fond des
âges. Dans le chapitre 6, intitulé « Quelques phénomènes inexpliqués », les pages 61, 62 et 63 introduisent le rôle des mythes et superstitions
locales dans l’interprétation de faits qui pourraient être considérés a
priori comme surnaturels… La dialectique de la science et de l’imaginaire
est donc aussi au cœur des Indes noires. Le site est d’ailleurs propice
aux mythes et légendes : n’est-il pas un meilleur endroit que l’intérieur
de la terre pour mettre en scène (de manière directe ou allusive) des entités
chtoniennes… ? D’ailleurs, la situation géographique des lieux est
elle aussi propice à ces croyances. Rien de tel que les châteaux d’Écosse
(forcément hantés) pour rappeler aux habitants de la ville et aux mineurs
qu’ils ne sont pas les seuls à vivre sur ces terres !
Fidèle
à son habitude, et le cadre s’y prêtant à merveille, Jules Verne utilise
une fois de plus les références à la mythologie grecque et latine pour renforcer
la dimension fantastique de son récit. L’utilisation des termes de « Labyrinthe »
et « dédale » (page 126) procède directement de cette volonté
d’inscrire cette histoire dans une dimension mythique voire biblique. En
effet, l’illustration à la page 233, qui représente le vieux Silfax, ne
rappelle-t-elle pas la figure de Moïse… ? Cette figure allégorique
souligne incontestablement la volonté du vieux Silfax de sauver sa petite
fille des mains de ces habitants venus d’ailleurs…
D’autres
éléments permettent à ces mythes et légendes de perdurer dans les entrailles
de la terre : les chansons de Jack Ryan véhiculent à leur manière ces
différentes superstitions, la crédulité des gens, la monotonie et le caractère
répétitif de leur travail ne permettent guère d’appréhender les événement
sous un autre angle. La simplicité est de rigueur, même dans les raisonnements : « Et, au surplus, répétait Jack Ryan, pourquoi se donner tant de
mal pour expliquer une série de faits, qui s’expliquaient si aisément par
une intervention surnaturelle des génies de la mine ? » (page
145). L’explication la plus simple est forcément la meilleure (au moins
pour Jack Ryan) !
L’ignorance,
la crédulité, toutes le peurs qui en découlent (notamment la peur de l’inconnu),
un site et une situation favorables, tels sont les éléments utilisés par
Jules Verne qui lui permettent de mettre en place une ambiance fantastique
propice au déroulement de son histoire. La récurrence de références mythologiques
maintient elle aussi cette ambiance fantastique. Tous ces élément sont aussi
déclinés par Jules Verne par l’emploi de nombreuses métaphores…
B -
Des métaphores au service de l’écriture vernienne.
Le microcosme
animé par la vie des mineurs dans les houilles constitue d’un point de vue
métaphorique un véritable organisme malheureusement mort : « La
houillère, épuisée, était comme le cadavre d’un mastodonte de grandeur fantastique,
auquel on a enlevé les divers organes de la vie et laissé seulement l’ossature » (page 10). L’emploi de « mastodonte » et « fantastique » participent activement de l’introduction dans le cadre de cette aventure
de la dimension fantastique et imaginaire. Quant à « épuisée »,
« cadavre », « organes de la vie » et « ossature », ces mots permettent de faire vivre, de donner vie à un environnement théoriquement
mort (tel est l’objet d’ailleurs de cette métaphore). La vie et la mort,
telles sont aussi les deux autres dimensions fondamentales de ce roman.
Cette métaphore organique est renforcée la page suivante : « Ce
morceau de houille, mes amis, reprit James Starr, c’est comme le dernier
globule du sang qui circulait à travers les veines de la houillère ! »
(page 11).
La physionomie
d’ensemble de cette houillère peut être décrite, comme dans certains passage
du Voyage au centre de la terre, avec une terminologie propre à l’architecture : « C’était comme une contre-nef dont la voûte reposait sur un boisage,
tapissé d’une mousse blanchâtre (pages 69-70). De même, l’organisation
complexe de l’espace évoque inévitablement la thématique du labyrinthe : « […] le dédale de la fosse Dochart […] » (page 70) ; « Un labyrinthe de galeries… » (page 89).
De cet endroit,
a priori peu attrayant pour le commun des mortels, Nell va en sortir,
ne serait-ce que l’espace d’un moment, pour découvrir ce qui se passe en
haut, là où brille le soleil. Car, ne faut-il pas voir pour savoir et savoir
pour juger… ? Cette opposition entre théorie (ce que l’on ne voit pas
mais que l’on pense, suppose) et pratique (analyse factuelle, sur le terrain,
par l’expérience), constitue une autre clef de voûte de ce roman, un message
que Jules Verne cherche à nous faire passer.
C’est ainsi
que Nell découvrira la lune, décrite à merveille par Jack Ryan au moyen
d’une métaphore céleste tout à fait appropriée : « Oui, la
lune ! s’écria Jack Ryan, un superbe plateau d’argent que les génies
célestes font circuler dans le firmament, et qui recueille toute une monnaie
d’étoiles ! » (page 179).
Au delà de
ces métaphores qui ne sont que des figures de style régulièrement employées
dans les romans de Jules Verne, ce dernier utilise aussi des travaux scientifiques
qui permettent d’apporter certains éclairages sur les attitudes et comportements
de ses principaux personnages.
C - L’adaptation
selon Jules Verne et Darwin.
Au 19° siècle,
et même par la suite, de nombreuses théories déterministes expliquaient
le comportement et le caractère des hommes par l’influence directe du milieu
naturel dans lequel ces derniers vivaient. Au détour d’une phrase, nous
pouvons déceler chez Jules Verne cette tendance, notamment par l’emploi
précis d’un vocabulaire directement emprunté à celui du monde minier : « Cependant, on eût pu observer qu’Harry, déjà d’un caractère un
peu sombre, était de plus en plus « en dedans », comme disait
Magde » (page 139). Cette forme de déterminisme naturel est liée
à l’évolution d’Harry dans les entrailles de la terre. Son comportement,
renforcé par des interrogations sans réponses, s’associe parfaitement à son environnement naturel et de vie.
Ce déterminisme
physique suppose un corollaire directe, l’adaptation : « Cependant,
elle était intelligente, on le reconnut bientôt, mais certaines notions
élémentaires lui manquaient : celle du temps, entre autres. On voyait
qu’elle n’avait été habituée à diviser le temps ni par heures, ni par jours,
et que ces mots mêmes lui étaient inconnus. En outre, ses yeux, accoutumés
à la nuit, se faisaient difficilement à l’éclat des disques électriques ;
mais, dans l’obscurité, son regard possédait une extraordinaire acuité,
et sa pupille, largement dilatée, lui permettait de voir au milieu des plus
profondes ténèbres » (page 156, concernant Nell). Jules Verne développe
une idée, issue des travaux de Darwin, celle de l’adaptation. On ne naît
pas forcément avec des caractères innés mais avec un potentiel à développer
par confrontation et adaptation avec l’environnement (physique, social,
humain, économique). Pour Jules Verne (et dans ce roman), les caractères
de l’homme semble être surtout acquis…
Pour autant,
ces caractères acquis sont-ils transmissibles ? C’est la question que
l’on se pose à la lecture de l’interprétation suivante (toujours en parlant
de Nell) : « On eût dit qu’elle « savait » d’instinct.
Jamais intelligence plus vive ne triompha plus vite d’une aussi complète
ignorance. C’était un étonnement pour ceux qui l’approchaient » (page
170). Nell est donc dotée d’un potentiel d’apprentissage qui lui
permet une acquisition, un apprentissage très rapide de la lecture et de
l’écriture. Jules Verne, dans le cadre de son récit, conforte ainsi la position
de Darwin. L’homme serait-il prédisposé à certaines activités, notamment
de par l’évolution des espèces (« On eût dit qu’elle « savait »
d’instinct »)… ?
II - La condition du mineur selon Jules Verne.
A - Intensité dramatique, romanesque et romantisme.
Cette aventure
dans les entrailles de la terre, à l’image du Voyage au centre de la
terre, est emprunte d’autant de dramatisme mais elle est surtout romanesque,
à l’image du Château des Carpathes. C’est bel et bien une femme l’héroïne
du roman, et toute l’aventure va se construire autour d’elle. La mise en
place de l’intensité dramatique et son développement vont procéder de la
même sorte.
C’est ainsi
que dès la page 8 la curiosité du lecteur est interrogée. La transition
entre le chapitre 1 (« Deux lettres contradictoires »)
et le chapitre 2 (« Chemin faisant ») introduit aussi clairement
la dialectique qui va s’opérer tout au long de l’aventure : que faut-il
vraiment penser, croire dans cette histoire ? Où se trouve la vérité… ?
Une fois
l’intensité dramatique mise en place, Jules Verne peut développer le mystère
de Coal-city, tout en conservant la part de romantisme que cette histoire
revêt. Ainsi, aux pages 141 et 142, l’auteur fait la synthèse des événements
qui ont jalonné l’histoire. Cette dernière permet de relancer l’intensité
dramatique et le mystère. L’auteur y fait aussi la distinction dans ces
pages entre ce qui est « insaisissable » et ce qui est
« surnaturel » (page 142) : ce qui est insaisissable
n’est pas forcément surnaturel : il s’agit du principe même du rationalisme…
Or Nell cristallise parfaitement cet état de fait : elle est insaisissable
mais pas surnaturelle !
Tout dans
le roman va jouer sur le romantisme de Nell et le caractère fantastique
des événements qui se déroulent autour d’elle. Cette dualité parfois involontaire
du personnage renforce le caractère irréel, extraordinaire d’une histoire
qui se déroule elle aussi dans un cadre irréel (les entrailles de la terre).
La dimension romantique du roman est renforcée aussi par la jeunesse de
Nell qui découvre tout, un autre univers, d’autres gens, l’amour d’une famille
et d’un homme… La dimension psychologique (et psychanalytique) qui en découle
renforce ainsi le mystère qui règne à Coal-city.
B - Un
mystère ancré dans la mémoire de Nell…
Les Indes
noires constituent ainsi indirectement un voyage au centre du psychisme
de Nell, tant cette dernière semble posséder en elle les explications aux
nombreux événements fantastiques qui se déroulent à Coal-city. Tout est
cependant mystérieux chez elle : qui est-elle ? d’où vient-elle ?
Tels sont aussi les questions existentielles que chaque homme se pose…
« La
langue dont elle se servait était ce vieux gaélique, dont Simon Ford et
les siens faisaient souvent usage. » (page 154). Le fait que la
jeune fille parle une langue inusitée renforce le voyage dans le temps et
le retour en arrière, ce qui implique l’idée même d’une forme de régression.
Nell constitue à elle toute seule un formidable anachronisme d’autant plus
intéressant à étudier et observer qu’il permettra peut-être de mieux comprendre
à la fois les origines de ce qui se passe à Coal-city mais aussi indirectement
d’avoir un nouveau regard sur les origines de l’homme. Ainsi, concernant
la visite de Nell sur la terre ferme, l’auteur nous explique (page
174) : « James Starr allait là en observateur, en philosophe,
très curieux, au point de vue psychologique, d’observer les naïves impressions
de Nell, - peut-être même de surprendre quelque peu des mystérieux événements
auxquels son enfance avait été mêlée. » Cette méthode empirique
qui procède par l’expérience, l’observation des faits permet d’accéder au
savoir, à la connaissance véritable, à la vérité la plus profonde et par
conséquent la plus fiable…
Cette dimension
anachronique de Nell cristallise énormément d’éléments dans ce roman. Remarquons
ainsi qu’il s’agit, comme nous l’avons dit précédemment, d’une forme de
voyage dans le temps (tel est le principe même de l’anachronisme). Nell,
par sa langue, son histoire, son mystère, ses comportements témoigne aussi
de la part de Jules Verne d’une réflexion sur la psychologie des gens, et
notamment d’une personne en particulier, venue de nulle part, à la fois
dans l’espace et dans le temps… Ainsi, à la fin du roman et comme souvent
dans les romans de Jules Verne, la vérité va accoucher suivant le principe
même de la maïeutique. Mais finalement, et au-delà de tout cela, n’assistons-nous
pas dans ce roman à une véritable régression maternelle de la part d’un
groupe d’hommes qui ne veut travailler et vivre que dans le ventre de la
terre (autrement dit le ventre de la mère), et dont le personnage de Silfax,
l’allégorie de Moïse (qui rappelons-le a été sauvé des eaux), ne fait que
renforcer la référence même au liquide amniotique que constitue le lac qui
borde Coal-city… ? Ce ventre de la mère abrite les habitants des menaces
extérieures, les nourrit, et le puits d’accès à la surface de la terre constitue
un véritable cordon ombilical vers le monde extérieur.
C - Une
réflexion sur la condition humaine.
Répondant
au contrat définit par Hetzel, l’un des objectifs du présent roman est ainsi
de divertir tout en instruisant. C’est ainsi que dès le chapitre 3, l’auteur
nous explique de manière simplifiée la formation du sous-sol du Royaume-Uni,
et notamment la formation des houillères. Le titre du chapitre est d’ailleurs
explicite à ce sujet : « Le sous-sol du Royaume-Uni »).
L’avenir néanmoins des réserves est cependant à l’origine d’inquiétude et
d’une forme de pessimisme que l’auteur transcrit et communique parfaitement
dans son texte (pages 28-29). La publication du roman date de 1877. A cette
époque, Jules Verne commence à prendre de plus en plus recul face aux progrès
de la science et prend aussi conscience de l’épuisement inéluctable de certaines
ressources énergétiques sur terre. Ce roman est en d’ailleurs le parfait
témoignage.
L’homme est
donc bel et bien au cœur de cette histoire. En atteste une fois de plus
l’emploi d’une nouvelle métaphore, page 36, pour décrire le spectacle d’une
industrie sans activité : « Nulle haute cheminée cylindrique
ou prismatique vomissant des fumées, après s’être alimentée au gisement
même, nul tuyau d’échappement s’époumonant à souffler sa vapeur blanche. » La métaphore de l’homme malade est explicite. Aux pages 39-40, la métaphore
est encore plus claire : « Un indifférent lui-même eût été
touché du triste aspect que présentait l’établissement abandonné. C’était
comme le squelette de ce qui avait été si vivant autrefois ». A
la lecture de ces deux métaphores organiques, la mort caractérise donc ces
lieux autrefois animés. Sans industrie, pas de vie, pas d’hommes… Telle
est la destinée de l’homme qui est extrêmement liée à l’exploitation des
richesses d’une terre qui le nourrit, le fait vivre.
III - Une aventure humaine et initiatique.
A - Du
Voyage au centre de la terre au Château des Carpathes.
Nombreuses
sont les références dans ce roman qui renvoient directement ou indirectement
à deux autres romans de Jules Verne, l’un antérieur à l’écriture de celui-ci
(Voyage au centre de la terre - 1864), et l’autre postérieur (Le
Château des Carpathes - 1892). L’intérêt d’une lecture a posteriori de son œuvre c’est qu’elle permet ainsi de voir que l’écriture de l’auteur
s’inspire évidemment de thèmes et de références déjà développées précédemment,
mais aussi que l’écriture de ce nouveau roman préfigure indiscutablement
aussi un autre célèbre roman de Jules Verne : Le Château des Carpathes.
Ainsi, une
aventure qui se déroule dans les entrailles de la terre n’est pas sans rappeler Voyage au centre de la terre. L’expédition narrée à partir des pages
93 et suivantes rappelle précisément les explorations menées dans Le
Voyage au centre de la terre, ce que la citation page 98 ne fait que
confirmer par une référence directe : « Fonçons jusqu’au centre
du globe, s’il le faut, pour lui arracher son dernier morceau de houille ! »
Pour décrire
ce qu’il voit, le narrateur use une fois de plus de métaphores, notamment
architecturale, toujours comme celles employées dans le précédent roman (page
132) : « Ces maisons de mineurs, construites en briques, s’étaient
peu à peu disposées d’une façon pittoresque, les unes sur les rives du lac
Malcolm, les autres sous ces arceaux, qui semblaient faits pour résister
à la poussée des voûtes comme les contreforts d’une cathédrale. » Comme
nous le soulignons précédemment, la présence d’un lac évoque clairement
la mer intérieure du Voyage au centre de la terre. Peut-être Jules
Verne développe-t-il là des passages que ne lui permettait pas l’écriture
du Voyage au centre de la terre ou ces derniers lui sont-ils venus
que par la suite, après s’être rendu compte des nombreuses richesses de
son roman…
Quoiqu’il
en soit, dans Les Indes noires Jules Verne dénonce déjà l’importance
de la disposition mentale des gens dans leur capacité à croire en certains
phénomènes surnaturels (page 101 notamment). D’autres éléments permettent
d’ailleurs de rapprocher l’écriture des deux romans : c’est une femme
le personnage central de l’histoire, son histoire et son mystère sont à
l’origine de nombreux phénomène a priori fantastiques, l’histoire
se déroule dans les deux cas dans des régions riches au point de vue historique,
des croyances, et la présence de nombreux châteaux ne fait que renforcer
cette donnée, etc…
Les Indes
noires constituent donc un roman à mi-chemin entre le Voyage au centre
de la terre et Le Château des Carpathes, à la fois au niveau
de la production littéraire de l’auteur (le roman date de 1877, contre respectivement
1864 et 1892 pour les deux autres), mais aussi des thèmes retenus (le rôle
de la terre-mère, la dimension fantastique, le voyage dans le temps, les
superstitions locales, le rôle de la science, etc…).
B - Quand
la science réfute le fantastique…
Les phénomènes
inexpliqués qui se déroulent à Coal-city intrigue le rationalisme de James
Starr. L’idée même de « mystification » (page 8) est réfutée
par la pensée et le raisonnement cartésien de ce dernier, ce que la description
qui est faite de cette homme ne fait que confirmer : « James Starr
était un homme solidement constitué… d’ « Athènes du Nord ». » (pages 8 et 9). C’est donc un scientifique, un ingénieur, un homme de raison.
Pas de place pour la mystification, même si à la fin de la description de
l’homme, Jules Verne introduit d’emblée la dimension mythologique dans son
roman en parlant « d’ « Athènes du Nord ». »
(page 9) pour qualifier Edimbourg. Cette référence directe à la ville
grecque permet à Jules Verne d’introduire ainsi dans le cadre de son roman
une connotation, une dimension fantastique, imaginaire, à savoir la dimension
mythologique (et mystique) par opposition au cartésianisme et à la science
de l’ingénieur. Ce faisant, dès le début du roman sont introduites les principales
dimensions de l’aventure : le scientifique et l’imaginaire, dont la
dialectique, maintes fois éprouvée dans les romans de Jules Verne, va constituer
le support d’une nouvelle aventure extraordinaire. Autre élément, l’explication,
dans le paragraphe suivant (page 9), du nom d’ « Indes noires » donné à ce secteur précis de l’Écosse. Le titre du roman est donc explicité,
ce qui n’enlève pas pour autant à ce dernier une couleur exotique amplifiant
aussi la connotation et l’impression véritablement de voyage à cette aventure
(ce qui conforte la dimension de l’espace par opposition à la dimension
du temps avec la référence à la mythologie grecque).
Pour autant,
et malgré le cartésianisme de James Starr qui veut donner une explication
rationnelle à tout ce qui se passe, la dimension fantastique réussit cependant
à s’introduire dans l’histoire, et ce grâce à des principes maintes fois
éprouvés. « L’intrusion brutale du mystère dans la vie réelle », rompre la monotonie du quotidien, telle est la définition du fantastique
donnée par Pierre-Georges Castex.
L’état d’esprit
général des habitants permet aussi donner une explication fantastique, surnaturelle
à ce qui se passe : « Ce n’était évidemment là qu’une illusion
de cerveaux portés à la crédulité, et la science eût expliqué physiquement
ce phénomène. » (page 107) ; « Ses auditeurs, transportés
dans le monde des fantômes, étaient bien dans les conditions voulues pour
faire acte de crédulité, le cas échéant. » (page 108).
Finalement,
ce qui cristallise le mieux la dialectique, l’opposition entre science et
fantastique dans le roman, c’est l’amitié sincère en Harry et Jack, deux
copains inséparable mais avec deux esprits bien différents. Harry est raisonné,
Jack croit plus aux lutins et autres manifestations surnaturelles (page
144). Il y a donc bien deux esprits différents, deux logiques différentes
qui s’opposent dans ce roman. Toutes les deux permettent à leur manière
de développer une magnifique aventure humaine et initiatique.
C - Une
aventure humaine et initiatique.
Les Indes
noires relatent l’aventure humaine d’un groupe d’hommes décidés à vivre
et à travailler dans les entrailles de la terre, et cela plus particulièrement
au travers de l’aventure humaine d’une jeune fille sauvée de son passé.
Différents passages initiatiques balisent l’aventure que vont vivre ces
personnes.
Ainsi, dès
le début du roman, et notamment lors de l’exploration des filons de houilles,
il est intéressant de remarquer que seul le jeune Harry s’interroge sur
la découverte providentielle d’un nouveau filon de houille, tracassé par
la succession d’évènements bizarres et inquiétants (page 84). La figure
du jeune homme, entouré de ses deux pères (l’un biologique, l’autre spirituel),
participe de la construction de la dimension initiatique inhérente à toutes
formes de voyages, d’aventures…
80 pages
plus loin, Jules Verne illustre de manière explicite les relations qui s’établissent
entre les deux compères, Harry et Jack : « Eh ! Jack,
cria Harry, où es-tu donc ? - au-dessous de toi, répondit en riant
le joyeux compère. Pendant que tu t’élèves dans l’infini, moi, je descends
dans l’abîme ! » (page 169). Ce passage est l’archétype
de la métaphore de l’ascension initiatique : tandis que l’un monte
vers le ciel, l’autre descend encore plus sur terre… L’opposition entre
le deux hommes, bien qu’amis, est clairement soulignée dans cette métaphore
de l’ascension initiatique que vit Harry dans le cadre de cette aventure
(qui se termine une fois plus par un mariage). D’ailleurs, 5 pages plus
loin, Jules Verne emploie clairement le mot d’ « initiation » : « […] cette rapide initiation aux choses du monde extérieur » (page
174). Il ne fait pas de doute que cette aventure dans les entrailles d’une
terre nourricière est fondamentalement l’expression d’une initiation qui
va permettre aux principaux protagonistes de progresser dans leur vie. Il
faut voir pour savoir et juger, tel est la devise qui pousse Nell à découvrir
ce qui se passe réellement sur terre. Une fois l’expérience passée, le narrateur
nous explique (page 211) que « cette initiation à la vie du dehors
ne lui avait laissé aucun regret. » Finalement Nell préfère vivre
sous-terre, mais pas aussi profondément que lors des premières années de
sa vie. Là-aussi l’idée de progression est intéressante à souligner, car
Coal-city constitue l’interface parfaite entre deux mondes opposés :
le centre de la terre et sa surface. N’est-ce pas là l’expression du juste
milieu, d’un juste équilibre qui permet désormais la mise en place
d’une vie harmonieuse et protégée… ?
Aventure
extraordinaire s’il en est, Les Indes noires n’en demeurent pas moins
une réflexion sur la condition humaine, et plus particulièrement sur celle
du mineur. L’histoire de ces hommes les conduit vers des aventures dont
le caractère extraordinaire est souligné et animé par Jules Verne. Pour
autant, ils cristallisent parfaitement une aventure humaine, celle des temps
modernes, celle de la volonté aussi d’un retour aux sources, d’un replis
sur soi, entre soi, dans le ventre de la terre (donc de la mère). Cette
dernière nourrit, fait vivre, protège mais recèle aussi en elle des mystères
qu’il faut élucider si l’on veut envisager l’avenir avec plus de sérénité.
C’est au tour de Nell de cristalliser ce secret, et, en la délivrant de
son lourd secret, en lui redonnant une nouvelle famille, elle permet indirectement
de ramener le calme et la sérénité à Coal-city. Une fois de plus une femme
est au cœur de l’intrigue, celle qui donne naissance, celle qui nourrit,
celle qui va se marier et peut-être plus tard engendrer à son tour. Le cercle
pour Jules Verne doit être vertueux, et il l’est, grâce à la cohésion du
groupe, l’intelligence de certains esprits éclairés. Rappelons-nous alors
cette phrase de Voltaire : « Plus les hommes seront éclairés,
plus ils seront libres ». Peut-être Jules Verne s’est-il aussi
inspiré de cette citation pour construire son œuvre… ? En tout cas
elle éclaire bien l’ambition des Indes noires !
Pour citer cette analyse :
Dupuy Lionel (2006). Jules Verne, l'homme et la terre. La mystérieuse géographie des Voyages Extraordinaires. Dole, La Clef d'Argent, pp. 97-114.
Pour prolonger cette analyse :
* ma thèse en géographie sur Jules Verne : lien
* des articles en ligne : lien