L'Île Mystérieuse ou l'utopie d'un monde idéal

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L’Ile Mystérieuse ou l’utopie d’un monde parfait

L’Ile Mystérieuse ou l’utopie d’un monde idéal.

 

 

La rédaction de L’Ile Mystérieuse est le fruit d’une longue réflexion et d’une longue recherche de la part de Jules Verne. Car rédiger une nouvelle robinsonnade, aussi merveilleuse et mystérieuse soit-elle, c’est forcément s’inscrire dans une lignée de romans à succès. Tout cela a obligé ainsi l’auteur à une réussite quasi-obligatoire. Jules Verne ne déroge pas à la règle, et son roman (publié en 1874), une suite indirecte de Vingt mille lieues sous les mers (1869), témoigne d’une formidable maturation intellectuelle propre à l’auteur des Voyages Extraordinaires… Dès le début en effet nous pouvons supposer le lien direct avec cet autre chef d’œuvre vernien, notamment au détour d’une phrase ou d’une allusion : « En effet, un ballon, porté comme une boule au sommet d’une trombe, […], en tournant sur lui-même, comme s’il eût été saisi par quelque maelström aérien. » (pages 8 et 9). La référence au maelström, au tout début du roman, est ainsi une référence claire et explicite aux aventures du capitaine Nemo, personnage dont on suppose la présence dans l’île Lincoln là aussi au détour de remarques et de références subtiles mais évidentes. La fin du roman de toutes façons est explicite à ce titre. Or, ce qu’il est intéressant de remarquer, c’est que ce roman constitue une sorte de pendant « physique » à Vingt mille lieues sous les mers, concernant surtout l’analyse des relations entre l’homme et son environnement immédiat (un îlot de terre à l’instar des nombreux océans traversés par le Nautilus).

 

L’Ile Mystérieuse est un roman qui mêle science et fantastique. La toute puissance de la science, incarnée par la présence d’un ingénieur (Cyrus Smith), est cependant mise à mal face à des événements qu’elle est incapable d’expliquer… Les richesses de l’île interrogent aussi le lecteur attentif. Car cette île est une terre propice à sa colonisation (une réflexion typique de l’écologie humaine), et l’espace qu’il représente, dans son acception naturaliste et géographique, mérite une attention particulière (première partie). D’autre part, l’analyse de la dimension fondamentale du temps, au travers des nombreuses références faites à la révolution industrielle et au positivisme d’Auguste Comte, constitue un passage incontournable à la compréhension de cette narration riche au niveau du suspens (deuxième partie). Enfin, les nombreuses questions existentielles, métaphysiques et les réflexions philosophiques sur la place de l’homme sur terre achèvent la dialectique de l’espace et du temps qui se développe sur cette île mystérieuse (troisième partie), comme dans tous les autres romans de Jules Verne.

 

Car le support physique que représente cette île témoigne lui aussi d’une extraordinaire richesse, tant sur le plan minéral, végétal qu’animal. Jules Verne nous offre là un véritable microcosme, la parfaite réduction à l’échelle d’une île des richesses de la terre. C’est à partir de là que tout va se développer et que les naufragés, des colons comme aime à l’employer Jules Verne, vont coloniser cette nouvelle terre, souhaitant apporter ainsi une étoile supplémentaire au drapeau américain. Ce support permet aussi de mettre en place toute une réflexion sur ce que nous appelons aujourd’hui l’écologie humaine, c’est à dire les relations qui existent entre les hommes et l’environnement dans lequel ils souhaitent installer leur cadre de vie. Car rappelons qu’en ce 19° siècle, les chances de revenir à bon port sont bien moindres que celles que nous connaissons actuellement, d’où cet état d’esprit que nous aurions bien du mal actuellement à développer en de pareilles circonstances…


 

I - Les richesses d’une île inconnue.

 

Le territoire couvert dans le cadre de ce roman est relativement restreint, eu égard aux espaces parcourus dans les autres romans de Jules Verne. Pour autant, l’espace géographique ainsi retenu (une île au milieu de nul part) concentre énormément de mystères, et ce indépendamment de la présence du capitaine Nemo. La structure géologique de cette île et ses contours témoignent d’une extraordinaire recherche de la part de l’auteur qui utilise ainsi un support physique bien particulier pour la robinsonnade qu’il nous propose…

 

 

A - Une île volcanique ou l’autopsie d’une fin annoncée…

 

Fidèle à son habitude, l’île sur laquelle les naufragés ont atterri est essentiellement volcanique. Cette origine volcanique permet ainsi à Jules Verne de rendre plausible la fin de l’aventure par la disparition pure et simple de ce morceau terre émergé. Ainsi, dès la page 38, le narrateur déclare : « Mais, à la vue de ces roches convulsionnées qui s’entassaient sur la gauche, un géologue n’eût pas hésité à leur donner une origine volcanique, car elles étaient incontestablement le produit d’un travail plutonien. »  On peut donc imaginer, dès le début du roman, que l’intrigue va se développer uniquement sur une île d’origine volcanique. Cet élément, a priori anodin, est pourtant d’un grand intérêt dans la compréhension de la logique utilisée par Jules Verne dans le cadre de ce roman. Le thème du volcan est cher à Jules Verne, car ce dernier permet de faire directement référence au feu, aux profondeurs de la terre (cf. Voyage au centre de la terre), aux origines du monde. D’ailleurs, nombreux sont les termes qui renvoient dans le texte directement à cette thématique : volcan, cheminées, plutonien, feu, etc… Ainsi, quelques pages plus loin, décrivant un entassement de roches qui allait servir d’abri les premiers temps, le narrateur parle alors de roches granitiques… (page 43) : « […], tels qu’il s’en rencontre souvent dans les pays granitiques, et qui portent le nom de « Cheminées ». » Quelques lignes auparavant, il est clair que nous avons affaire à des roches granitiques : « La rivière s’enfonçait presque directement  entre les deux murs de granit qui tendaient à s’abaisser en amont de l’embouchure ; » (page 43). Pour une île d’origine volcanique, il est étonnant de retrouver avec autant de proximité de tels types de roches. Car, si le granit est une roche magmatique plutonique issue aussi des profondeurs de la terre, la cohabitation dans un espace aussi restreint géographiquement de deux types de roches aussi distincts (roches volcaniques et granits) procède d’un agencement plus vernien que naturel… surtout dans une île d’origine volcanique !!! Ainsi, directement, en parlant de « Cheminées », et indirectement, en parlant du granit qui a une origine aussi plutonique, Jules Verne renforce le caractère « volcanique » de son île. Ainsi, page 260 et toujours en parlant de l’origine de l’île, le narrateur déclare avec force : « […], elle est purement d’origine volcanique. »… Ce n’est cependant qu’à la page 770 qu’il décrit enfin l’île comme : « […], formée de matières si diverses, basaltes d’un côté, granit de l’autre, laves au nord, sol meuble au midi, […]. » Cette île est-elle alors uniquement volcanique ou plus complexe qu’il n’y paraît… ?

 

Jules Verne semble cependant insister sur l’origine plutonienne de cette île, lorsque, par l’intermédiaire d’une explication de Cyrus Smith, il répète une fois de plus : « L’ingénieur observa ce granit noir. Il n’y vit pas une strate, pas une faille. La masse était compacte et d’un grain extrêmement serré. Ce boyau datait donc de l’origine même de l’île. Ce n’étaient point les eaux qui l’avaient creusé peu à peu. Pluton, et non pas Neptune, l’avait foré de sa propre main, et l’on pouvait distinguer sur la muraille les traces d’un travail éruptif que le lavage des eaux n’avait pu totalement effacer. » (page 219). La référence au centre de la terre est ici directe, tout comme la comparaison faite 4 pages auparavant concernant la destruction d’une muraille de granit (toujours du granit !!!) nécessaire à l’abaissement du niveau du lac, afin de mettre à découvert l’orifice du déversoir : « La fibre devait brûler pendant vingt-cinq minutes, et, en effet, vingt-cinq minutes après, une explosion, dont on ne saurait donner l’idée, retentit. Il sembla que toute l’île tremblait sur sa base. Une gerbe de pierres se projeta dans les airs comme si elle eût été vomie par un volcan. » (page 215).

 

Cette volonté manifeste d’inscrire au maximum son île dans un cadre géologique bien défini procède d’une démarche volontaire de l’auteur. Car il faut que les références au centre de la terre soient nombreuses (autrement dit le ventre de la mère/mer ; cf. supra), de même qu’il lui faut inscrire aussi son roman dans la dimension initiatique et mythologique que l’on retrouve dans Vingt mille lieues sous les mers. Que l’île soit volcanique ou granitique importe peu dans un premier temps, tant que la référence au centre de la terre est évidente…

 

Jules Verne va même plus loin dans la richesse géologique et minérale de son île : « Mes amis, ceci est du minerai de fer, ceci une pyrite, ceci de l’argile, ceci de la chaux, ceci du charbon. Voilà ce que nous donne la nature, et voilà sa part dans le travail commun ! » (page 151). La nature est donc bien généreuse, mais cette générosité est plus encore qu’auparavant une volonté délibérée de la part de Jules Verne, tant il est impossible (encore plus que pour l’association granits – roches volcaniques) de trouver dans un espace aussi réduit des minerais et autres roches d’origines si diverses… Car le charbon se trouve toujours dans des séries de roches très anciennes (le Carbonifère) et se forme dans des conditions très particulières ce qui s’oppose franchement au caractère récent (géologiquement) d’une île a priori d’origine purement volcanique !!! De la même manière que pour obtenir de l’argile ou de la chaux il faut au préalable qu’il y ait eu des roches sédimentaires (bien éloignées des roches volcaniques et granitiques), ce qui d’un point de vue géologique est là carrément impossible compte-tenu de la taille de l’île et de sa formation initiale...

 

Or, Jules Verne sait parfaitement tout cela, même en replaçant le roman dans son contexte historique. C’est pour cela que, conscient d’établir un dispositif géologique purement imaginaire, il justifie cette situation peu convaincante : « - Il est assez singulier, fit observer Gédéon Spilett, que cette île, relativement petite, présente un sol aussi varié. Cette diversité d’aspect n’appartient logiquement qu’aux continents d’une certaine étendue. On dirait vraiment que la partie occidentale de l’île Lincoln, si riche et si fertile, est baignée par les eaux chaudes du golfe Mexicain, et que ses rivages du nord et du sud-est s’étendent sur une sorte de mer Arctique. » (page 256). Les explications données alors par Cyrus Smith (et qui préfigurent d’ailleurs la théorie de la dérive des continents de Wegener et plus tard celle de la tectonique des Plaques) s’appuient surtout sur les travaux de Darwin. L’île ne serait donc qu’un morceau de continent qui aurait disparu il y a bien longtemps au-dessous du Pacifique, ce qui expliquerait ainsi sa richesse d’un triple point minéralogique, végétale et animal. Et en passant, Jules Verne fait une nouvelle fois référence dans un de ses romans à l’Atlantide, ce qui renforce à coup sûr le caractère mystérieux de cette île qui vient d’on ne sait où et qui disparaîtra à la fin du récit. Cela permet ainsi à l’auteur de conserver à cette île toujours une part de mystère malgré la mise en évidence de Nemo et de son rôle providentiel pour les naufragés (cf. supra).

 

Néanmoins, l’idée de Providence, un terme que Jules Verne emploie souvent dans son récit, inscrit ainsi et aussi cette île dans une dimension métaphysique, surnaturelle. En plus de disposer de matières premières riches et abondantes, l’île se double d’une aide providentielle qui l’inscrit parfaitement dans la lignée du jardin d’Eden évoqué dans la Bible.

 

Les prévisions sur l’avenir des hommes et de la terre faites par l’ingénieur aux pages 258-259 reposent sur des observations factuelles et renforcent l’idée que les feux intérieurs de notre globe sont donc sources de vie. Il n’est donc pas étonnant que l’île sur laquelle se développe cette aventure soit alors d’origine volcanique, ce qui constitue alors une manifestation parfaite de cette association feu-vie… Notons d’autre part que pour Gédéon Spilett ces théories sont de prophéties (page 259 ; les théories se basent sur la science, les prophéties sur la croyance). Car dans cette première partie du roman, la nature semble être généreuse et porter en elle les germes de sa future renaissance, en permettant ainsi, comme le pense Cyrus Smith, d’agir pour la survie de la faune et de la flore face à une baisse inéluctable des feux intérieurs. Quant à l’étape suivante, c’est-à-dire la disparition pure et simple de la terre, seul « l’Auteur de toute choses » (page 259) peut alors intervenir et redonner naissance à une terre qui ressuscitera « un jour dans des conditions supérieures ! » (page 259), ce qui est le propre d’une étape initiatique… Quoiqu’il en soit, la disparition probable de cette île semble évidente pour l’ingénieur (page 260), préfiguration indirecte de ce qui se passera réellement à la fin du roman… Bien que ménageant le mystère et le suspens, Jules Verne semble pourtant vouloir nous donner quelques indices sur l’évolution des choses…

 

Jules Verne mêle ainsi aisément des réflexions scientifiques et métaphysiques, jouant ainsi sur l’ambiguïté des limites qui séparent science et métaphysique. Cette île mystérieuse cristallise ainsi parfaitement cet état de fait, associant des richesses géologiques et minérales à une intervention bienfaisante mais seulement expliquée à la fin du roman. Les raisonnements et les déductions scientifiques de l’ingénieur sont mis à rudes épreuves face à ces faits inexpliqués. Telles le sont les nombreuses questions existentielles que l’homme se pose depuis la nuit des temps. L’explosion finale de l’île, qui suit de peu le passage où est dévoilé enfin l’auteur de tous ces mystères, constitue-t-elle peut-être de la part de Jules Verne une allégorie des nombreuses questions que l’homme se pose, et qui auront peut-être des réponses le jour où il nous faudra quitter notre terre…

 

 

B - Une île aux formes bien mystérieuses…

 

A de nombreuses reprises le narrateur utilise des comparaisons et des métaphores pour décrire les formes de cette île aux contours bien étranges. En effet, cette île est mystérieuse à tous points de vue… : « Sa forme, véritablement étrange, surprenait le regard, et quand Gédéon Spilett, sur les conseils de l’ingénieur, en eut dessiné les contours, on trouva qu’elle ressemblait à quelque fantastique animal, une sorte de ptéropode monstrueux, qui eût été endormi à la surface du Pacifique. […] Au nord-est, deux autres caps fermaient la baie, et entre se creusait un étroit golfe qui ressemblaient à la mâchoire entrouverte de quelque formidable squale. – Du nord-est au nord-ouest, la côte s’arrondissait comme le crâne aplati d’un fauve, pour se relever en une sorte de gibbosité qui n’assignait pas un dessin très déterminé à cette partie de l’île, dont le centre était occupé par la montagne volcanique. De ce point, le littoral courrait assez régulièrement nord et sud, creusé, aux deux tiers de son périmètre, par une étroite crique, à partir de laquelle il finissait en une longue queue, semblable à l’appendice caudal d’un gigantesque alligator. » (pages 128-129).