Merci d'utiliser le menu déroulant pour accéder à l'intégralité des pages présentes sur ce site web, et cliquer sur ok pour valider votre choix :
« Vingt mille lieues sous les mers. »
Une
métaphore écologique.
INTRODUCTION.
Publié en 1869, Vingt mille lieues sous les mers constitue le roman de référence de l’œuvre de Jules Verne, et en particulier des Voyages Extraordinaires. Fidèle à ses ambitions, l’auteur nous propose dans le cadre de ce récit la découverte d’un monde alors totalement inconnu des hommes en cette deuxième moitié du 19° siècle : les mers et les fonds sous-marins. Car si ces derniers nous semblent aujourd’hui relativement familiers, c’est grâce à d’intrépides aventuriers des temps modernes et aux nouveaux moyens de communication que nous connaissons mieux maintenant cette univers étrange qui couvre quand même 70 % de notre planète… Or, il y a plus d’un siècle, rien de tout cela n’existait, et l’impénétrable mystère des fonds sous-marins se réduisait aux déclarations de marins hantés par la rencontre d’animaux fantastiques, aux proportions démesurés et capables de causer des dégâts d’une énorme ampleur aux pauvres embarcations qui se trouvaient sur leur chemin. D’où cette dimension fantastique des fonds sous-marins, ce que les cartographies marines des époques médiévales et modernes traduisent parfaitement avec leurs illustrations très suggestives.
La dimension fantastique du récit est renforcée par la présence de nombreuses références mythologiques et littéraires, ainsi que par le caractère énigmatique et mystérieux concernant les origines du capitaine Nemo et de son sous-marin. D’autre part, la place de l’homme dans ce nouvel environnement traduit la dialectique de la prison et de la liberté, elle même renforcée par la dialectique de l’espace et du temps qui caractérise la nature de cette expédition circum-maritime (à l’instar du Tour du monde en 80 jours qui est une expédition circumterrestre ; cf. notre analyse en bibliographie). Mais, le plus important dans ce roman et qui marque encore plus le génie de Jules Verne, réside dans sa capacité d’extrapoler un principe, impensable pour l’époque, mais qui est une nécessité aujourd’hui : respecter l’environnement et procéder à un usage raisonné des ressources naturelles afin de protéger l’homme et ces dernières…
C’est à ce titre que notre analyse s’articule autour de cette dimension environnementale et écologique, notamment au travers d’un principe qui est celui de la comparaison ou plus précisément celui de la métaphore (du grec metaphora = transport). Car c’est une magnifique métaphore écologique que Jules Verne nous propose dans le récit de Vingt mille lieues sous les mers. Or, la transdisciplinarité prônée par l’écologie humaine, discipline (ou posture intellectuelle) dans laquelle s’inscrit notre série d’études sur les romans de Jules Verne, constitue l’approche la plus appropriée à l’étude de ce roman dont l’articulation repose déjà, pour l’époque, sur une vision du monde et de sa complexité qui n’est développée que depuis quelques décennies… D’ailleurs Jules Verne semble confirmer cet état de fait en déclarant à la fin de son roman : « C’est la narration fidèle de cette invraisemblable expédition sous un élément inaccessible à l’homme, et dont le progrès rendra les routes libres un jour. » (page 614).
Cette métaphore écologique, qui s’inscrit donc parfaitement dans le cadre de l’écologie humaine, s’appuie sur la réflexion concernant des préoccupations qui semblent pourtant n’être que récentes. Pourtant Jules Verne, un siècle avant nous, avait déjà les mêmes interrogations concernant les rapports entre l’homme et son milieu (ce qui constitue l’objet d’étude de l’écologie humaine), au travers d’une approche transdisciplinaire, elle aussi en avance pour son époque…
L’auteur nous mène ainsi, plus ou moins directement, aux origines de l’écologie fondée par Ernst Haeckel en 1866. L’emploi de nombreuses métaphores « terrestres » pour décrire les richesses de la mer traduit un difficulté encore et surtout présente aujourd’hui, celle de trouver les mot pour décrire les principes qui régissent les relations des êtres vivants avec leur milieu (l’écologie humaine n’échappe pas à la règle…). C’est ainsi que l’emploi de métaphores semble le moyen le plus pertinent et le plus explicite, dans un premier temps, pour palier à cette difficulté inhérente à toute nouvelle discipline ou posture intellectuelle. Vingt milles lieues sous les mers constitue ainsi une magnifique métaphore écologique qui cristallise parfaitement cette situation et les préoccupations qui sont actuellement les nôtre en matière d’environnement et d’écologie.
Enfin, Les personnes qui voudraient en savoir plus sur la transdisciplinarité et sur l’écologie humaine pourront toujours se reporter à notre première analyse littéraire (« Espace et temps dans l’œuvre de Jules Verne. Voyage au centre de la terre… et dans le temps » ; cf. bibliographie finale). De même, précisons d’autre part que les références faites dans cette analyse (citations, numéros de pages, etc…) correspondent toutes aussi à l’édition de poche du roman (cf. bibliographie finale).
I - Mythes
et modernité.
Dans la première partie de cette analyse, nous allons traiter de la dialectique des mythes et de la modernité, ou comment Jules Verne utilise des références mythologiques pour renforcer la dimension fantastique et imaginaire de son récit. Car, aussi moderne et en avance soit-il, ce voyage n’en demeure pas moins mythique et mystérieux concernant de nombreux points. Ainsi, au mystère des fonds sous-marins nous pouvons associer le mystère concernant l’origine du capitaine Nemo (et de ses motivations), et évidemment celui concernant cet énigmatique engin submersible : le Nautilus.
A – Les fonds
sous-marins : imaginaire et fantastique.
Vingt
mille lieues sous les mers est le récit d’une aventure
qui se base avant tout sur les mystères des fonds sous-marins. Le narrateur de
cette aventure (et héros principal), le professeur Aronnax, en sa « qualité
de professeur suppléant au Muséum d’histoire naturelle de Paris […] » (page
11) est ainsi l’auteur d’ « un ouvrage in-quarto en deux volumes
intitulé : Les mystères des grands fonds sous-marins. » (page
12). Ce faisant, le récit de Vingt mille lieues sous les mers
s’articule donc autour de ces deux dimensions fondamentales que l’on retrouve
dans toute l’œuvre de Jules Verne : la science et le fantastique…
A cette
dimension fantastique s’ajoute évidemment la dimension imaginaire, celle-là
même que Jules Verne exploite avec autant de talent dans ses Voyages
Extraordinaires.
L’association
science et fantastique est d’autant plus marquée que l’auteur parle, toujours à
la page 12, d’ « ichtyologie fantastique. ». L’ichtyologie, ou
l’étude scientifique des poissons, quand elle est fantastique, laisse bien
évidemment une large place à l’imaginaire, qu’il soit collectif ou personnel.
C’est à partir de ce triptyque que Jules Verne décline le ton de son roman.
Or,
l’origine de ce roman est surprenante : c’est en partie grâce à Georges
Sand que Jules Verne rédigea son chef d’œuvre. Ainsi, dans une lettre adressée
à ce dernier, elle lui témoigna son regret de ne pas voir l’imagination de
l’auteur emmener de nouveaux héros au fond des océans. Fier d’avoir été
apprécié par une femme qu’il admirait et respectait, il s’engagea alors dans
l’écriture de ce qui constitue actuellement son plus célèbre roman, et ce pour
notre plus grand bonheur. C’est ainsi une correspondance épistolaire qui est en
partie à l’origine de Vingt mille lieues sous les mers.
Cet
aspect mystérieux des grands fonds sous-marins est aussi à mettre en
correspondance avec le mystère qui entoure le début du roman : quel est
donc ce mystérieux animal qui cause tant de dégâts et qui à lui seul arrive à
rallier autant de puissances pour le trouver et le supprimer ? Tout tourne
donc autour du mystère au début de ce roman, ce qui constitue la base de
l’intensité dramatique qui connaîtra une progression crescendo au fur et à
mesure que le temps passera (à la fois en dehors et dans le Nautilus, qui avec
son capitaine est source d’autres mystères
– cf. supra).
Jules
Verne, conscient de la richesse d’un tel support (celui du mystère des grands
fonds sous-marins) explique lui-même par l’intermédiaire de son
narrateur que : « L’esprit humain se plaît à ces conceptions
grandioses d’êtres surnaturels. Or la mer est précisément leur meilleur
véhicule, le seul milieu où ces géants – près desquels les animaux terrestres,
éléphants ou rhinocéros, ne sont que des nains – puissent se produire et se
développer. Les masses liquides transportent les plus grandes espèces connues
de mammifères, […]. » (page 15). Jules Verne parle ainsi de « milieu »,
un concept fondamental de l’écologie, alors naissante en cette fin de 19°
siècle (cf. supra).
L’imaginaire
et le fantastique, qu’ils soient dans Vingt mille lieues sous les mers
ou dans les autres romans de Jules Verne, et en particulier dans les Voyages
Extraordinaires, sont souvent renforcés et confortés par l’emploi de nombreuses
références mythologiques et littéraires. Le choix des références procède
d’ailleurs chez l’auteur d’une réflexion et d’une volonté qui dépassent souvent
le simple cadre du roman dans lequel elles s’inscrivent…
B – De
nombreuses références mythologiques et littéraires.
Fidèle
à son habitude, Jules Verne utilise ainsi abondamment les références
mythologiques et littéraires pour renforcer la dimension imaginaire et
fantastique de son récit, mais aussi pour l’inscrire dans la lignée des
anciennes expéditions mythiques et initiatiques. Car Jules Verne sait
parfaitement que l’emploi de telles références ne posera aucun problème aux
lecteurs de son époque, ces derniers ayant une culture littéraire et
mythologique bien plus développée que celle que nous pouvons avoir aujourd’hui…
C’est ainsi que l’on retrouve abondamment cités des auteurs comme Victor Hugo,
Edgar Allan Poe, Georges Sand, Homère, etc... pour ne citer qu’eux.
Des références
littéraires…
Jules Verne ne choisit d’ailleurs pas les auteurs les plus méconnus et les moins talentueux… La référence à Hugo, directe ou indirecte, constitue une fois de plus la preuve de l’admiration que Verne lui porte (cf., par ailleurs, notre précédente analyse sur le Château des Carpathes dont les références complètes figurent dans la bibliographie finale). C’est ainsi qu’à la page 107, le professeur Aronnax remarque dans la bibliothèque du capitaine Nemo des ouvrages « des maîtres anciens et modernes, c’est-à-dire tout ce que l’humanité a produit de plus beau dans l’histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère jusqu’à Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu’à Michelet, depuis Rabelais jusqu’à Mme Sand. ». La référence est encore plus directe à la page 564 : « Pour peindre de pareils tableaux, il faudrait la plume du plus illustre de nos poètes, l’auteur des Travailleurs de la mer. ».
Jules
Verne fait référence à un autre écrivain talentueux de son époque et qu’il
admire beaucoup aussi : Edgar Allan Poe. De la même manière que pour Victor
Hugo, la première référence à Poe est indirecte : « Je suis bon
nageur, sans prétendre égaler Byron et Edgar Poe, qui sont des
maîtres, et ce plongeon ne me fît point perdre la tête. » (pages
58-59). Jules Verne cite donc ici deux auteurs très célèbres du XIX° Siècle ; le premier est l'un des poètes les plus fameux de l'histoire littéraire de langue anglaise et le second est un écrivain américain dont les nouvelles et les récits déployaient un monde fantastique et morbide. A la page 605 la référence est d’ailleurs
plus directe: « Je me sentais entraîné dans ce domaine de l’étrange où
se mouvait à l’aise l’imagination surmenée d’Edgar Poe. A chaque instant, je
m’attendais à voir, comme le fabuleux Gordon Pym, « cette figure humaine
voilée, de proportion beaucoup plus vaste que celle d’aucun habitant de la
terre, jetée en travers de cette cataracte qui défend les abords du
pôle » ! ».
Pourquoi
Jules Verne évoque t’il autant dans son roman (et les autres d’ailleurs) Hugo
et Poe ? C’est que le premier est le chef de file incontesté des
Romantiques, alors que le second est considéré comme un maître de la
Littérature Fantastique. Ceci étant posé, Jules Verne peut alors inscrire
parfaitement son œuvre, son projet de romans scientifiques, dans toute la
dimension fantastique que son imagination lui permet, tout en gardant son
originalité et en délimitant parfaitement son territoire par rapport à ceux de
Victor Hugo et d’Edgar Allan Poe. C’est ainsi que Verne proposera en 1897 Le
Sphinx des glaces, une suite au célèbre roman de Poe (Les aventures d’Arthur Gordon
Pym, 1838).
… et mythologiques.
Mais
les références ne s’arrêtent pas qu’aux auteurs modernes et contemporains.
Jules Verne puise aussi ses références dans les auteurs et les héros de la
mythologie gréco-romaine. Et elles sont nombreuses. Citons ainsi par ordre
d’apparition :
- Pages 26-28 (concernant le commandant Farragut et sa croyance au monstre des mers) : « Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Léviathan – par foi, non par raison. ». Le Léviathan est un monstre aquatique de la mythologie phénicienne mentionné dans la Bible, où il devient le symbole du paganisme.
- Page 28 (toujours concernant le commandant Farragut) : « C’était une sorte de chevalier de Rhodes, un Dieudonné de Gozon, marchant à la rencontre du serpent qui désolait son île. Ou le commandant Farragut tuerait le narval, ou le narval tuerait le commandant Farragut. Pas de milieu. ». Au début du 14° siècle apparut tout à coup sur l'île de Rhodes un monstre venu on ne sait d'où. Il fit d'épouvantable ravages parmi les troupeaux, mais aussi parmi les habitants de l'île. Et parmi les chevaliers de Saint Jean, qui occupaient alors l'île et s'offrirent pour combattre le monstre, plus d'un y laissa la vie. Le grand maître leur interdit alors la lutte, sous peine d'exclusion de l'Ordre, et le dragon continua ses ravages. Cependant le chevalier Gozon résolut en cachette de combattre le dragon. Il fabriqua un monstre en carton aussi ressemblant que possible au dragon. Puis il dressa deux molosses, qu'il accoutuma d'abord à voir sans s'effrayer la représentation du monstre, puis à l'attaquer en le prenant à la gorge. Après quoi, Gozon attira l'animal loin de sa caverne et lâcha contre lui ses deux dogues. Une fois le monstre tenu à la gorge par les molosses, Gozon put s'approcher sans trop de péril, et plonger sa lance dans les flancs du dragon. Une fois l'animal mort, Gozon chargea le cadavre sur un chariot et le ramena vers la ville, où il fut acclamé. Il reçut pourtant de sévère reproches de la part du grand maître, à qui il avait désobéi. Mais il fut libéré de prison après quelques jours, et même élu comme successeur du grand maître à la mort de celui-ci. A sa mort, on grava comme épitaphe sur sa pierre tumulaire ces deux mots : "Dragonis extinctor".
- Page 28 : « La frégate aurait eu cent fois raison de
s’appeler l’Argus. ». Argus est un berger qui se vit confier par Héra la garde d'Io
que Zeus avait transformé en génisse. Argus était couvert d'yeux sur tout son
corps. Zeus envoya Hermès pour le tuer. Après la mort d'Argus, Héra mit ses
yeux sur la queue du paon.
- Page
31 (concernant Ned Land) : « Son récit prenait une forme
épique, et je croyais écouter quelque Homère canadien, chantant l’Iliade des
régions hyperboréennes. ». La référence à Homère et son Iliade est
explicite…
- Page 64 : « Les temps ne sont plus où les Jonas se réfugient dans le ventre des baleines ! ». Or Jonas sortit indemne de son périple dans le ventre de la baleine… Cette référence à Jonas est d’ailleurs renforcée plus loin dans le roman, où le titre du Chapitre 12, seconde partie est : « Cachalots et baleines »… (page 454).
- Page 96 : « Je le considérais avec un effroi mélangé d’intérêt, et sans doute, ainsi qu’Œdipe considérait le sphinx. ». Ce passage, où Aronnax décrit sa relation avec Nemo, préfigure, semble-t-il, la fin du roman (comme Jules Verne le fait déjà avec sa référence à Jonas). En effet, Œdipe, en répondant correctement à l’énigme du sphinx, provoqua la mort de ce dernier et délivra Thèbes de sa terreur… Cette référence à un passage célèbre de la mythologie grecque préfigure t’elle ainsi le sort de Nemo et du Nautilus… ? Car n’oubliant pas que la réponse à cette célèbre énigme du sphinx était l’homme, or il s’agit d’un homme bien mystérieux auquel Aronnax doit faire face…
- Page
259 (concernant l’utilisation de l’électricité à bord du Nautilus) : «
[…] le transformait en une arche sainte à laquelle nul profanateur ne
touchait sans être foudroyé […] ». L’utilisation de termes
bibliques renforce le caractère magique du sous-marin et lui donne une
dimension presque « sainte », comme si cet engin était une œuvre de
dieu, une volonté divine. Cela permet aussi au capitaine Nemo d’accéder au
stade de demi-dieu, ce qui renforce aussi la dimension initiatique et mythique
du voyage…
- Page 497 : « […] je cherchais involontairement du regard le vieux Protée, le mythologique pasteur qui gardait ces immenses troupeaux de Neptune. ». Voilà une référence qui ne demande aucune explication… !!!
Toutes ces références permettent de mettre en évidence ainsi la richesse de l’imaginaire antique en matière de représentations mythiques de la « monstruosité », ce qui permet aussi de constater que les monstres n’existent pas que pour eux-mêmes mais qu’ils apparaissent (aussi) souvent comme des émanations des dieux et des faire-valoir des héros. Le Nautilus apparaît donc comme un faire-valoir du capitaine Nemo, a fortiori sachant que c’est ce dernier qui en a conçu les plans. D’autre part, toutes ces références inscrivent aussi le périple du Nautilus et de ses hôtes dans la tradition des voyages mythiques et initiatiques de la mythologie grecque et romaine.
Toutes ces références mythologiques et littéraires permettent aussi de renforcer le caractère mystérieux du capitaine Nemo et de son Nautilus, tout comme le fait que cette aventure se déroule au fond des océans, un espace fondamentalement mystérieux lui aussi. Toutes les interrogations possibles le concernant sont évoquées dans le récit d’Aronnax, sans que l’on obtienne pour autant un début de réponse…
Comme tout héros mythique auquel il se rattache, le capitaine Nemo est entouré d’un impénétrable mystère concernant ses origines, ses motivations et la construction de son Nautilus. Mythique et énigmatique, tels sont les deux principaux qualificatifs que nous pouvons donner pour décrire cet homme et cette machine. D’ailleurs, dès la page 12 le narrateur, ne connaissant pas encore le capitaine mais supposant l’existence d’un tel engin mécanique, déclare : « Où est quand l’eût-il fait construire, et comment aurait-il tenu cette construction secrète ? ». Voilà ainsi mise en place une des principales problématiques du roman…
« En outre, monsieur Nemo qui justifie bien son nom latin, n’est pas plus gênant que s’il n’existait pas. » (Page 214) : c’est au tour de Conseil de décrire le capitaine au détour d’une comparaison bien trouvée entre le personnage et son nom… En latin, Nemo signifie « personne ». Or, ce nom parfaitement en adéquation avec l’histoire du personnage (que personne ne connaît) et son comportement, correspond aussi très bien avec son aversion face à la société humaine. Cette négation de l’être est énigmatique, notamment pour quelqu’un qui désire a priori qu’un jour ou l’autre l’humanité ait connaissance de ses travaux et de ses découvertes…
« Etait-il le champion des peuples opprimés, le libérateur des races esclaves ? Avait-il figuré dans les dernières commotions politiques ou sociales de ce siècle ? Avait-il été l’un des héros de la terrible guerre américaine, guerre lamentable et à jamais glorieuse ?… » (page 400) : Nemo est ainsi un personnage énigmatique, difficile à cerner. Schizophrène et misanthrope, cet homme qui s’est coupé du monde apparaît finalement plus comme un demi-dieu dont l’expression latine « deus ex machina » (un dieu sorti d’un machine) semble avoir été écrite… encore faut-il savoir si c’est l’homme qui est sorti de la machine (le Nautilus) ou l’inverse… ? Pour autant son périple rappelle parfaitement Homère et son Odyssée ou encore Ulysse, ce qui renforce une fois de plus son caractère mythique (un demi-dieu, un homme au-dessus des simples mortels mais pas encore passé véritablement au stade de dieu).
L’expression latine « mobilis in mobili » (mobile dans l’élément mobile) est d’ailleurs là pour rappeler que ce que fait le capitaine Nemo, personne d’autre ne peut prétendre le faire avec autant d’aisance. Le capitaine Nemo navigue donc dans l’eau comme s’il était dans son élément naturel, et ce grâce à son Nautilus, qui porte un N comme son capitaine…
Ainsi, de nombreux éléments de ce récit font directement référence à la mythologie, se servant alors de cette dernière pour renforcer la dimension imaginaire et fantastique de cette expédition sous-marine. Les thèmes utilisés par Jules Verne se retrouvent d’ailleurs régulièrement dans ses autres romans, ce qui conforte l’idée selon laquelle l’auteur procède de manière rigoureuse (et répétitive) dans l’écriture de ses romans, sachant décliner avec talent ces différentes composantes par rapport au thème retenu. En l’occurrence, ce dernier concerne ici la dialectique des rapports de l’homme avec son environnement, son milieu de vie, une problématique pluriséculaire mais toujours d’actualité, d’où le caractère moderne et atemporel de Vingt milles lieues sous les mers …
II – L’homme et son milieu.
La place de l’homme sur terre est une problématique elle aussi pluriséculaire, mais qui connaît durant le 19° siècle un tournant majeur avec les résultats de nombreux travaux concernant l’évolution des espèces, et replaçant ainsi l’homme dans une position moins avantageuse dans la nature, a priori, que celle donnée par la Bible… Avant de nous intéresser directement aux origines de l’écologie (cf. dernière partie), nous allons montrer dans cette seconde partie que l’homme est toujours tiraillé entre un besoin de liberté et un sentiment d’emprisonnement, même quand il peut découvrir un univers inconnu aux hommes de la terre entière…
A – La
dialectique de la prison et de la liberté.
Tout au long du roman il est fait référence à la dialectique de la prison et de la liberté. Les héros (Aronnax, Conseil et Land) sont en fait enfermés dans une « prison flottante » (page 70), et les références sont nombreuses quant à cette situation duale (ils sont libres mais ne peuvent rentrer chez eux…). Les lois sociales, telles qu’elles sont conçues sur terre par les hommes, se réduisent dans le Nautilus aux lois édictées par Nemo. Ce microcosme, cette microsociété créée par le capitaine du Nautilus semble être ainsi une caricature de monarchie… où Nemo apparaît comme le roi tout puissant.
Sur terre, les lois sociales constituent une forme d’entrave au besoin de liberté et d’évasion qu’éprouve le capitaine Nemo. C’est dans les mers que ce dernier peut finalement retrouver cette liberté perdue, cette liberté que les hommes ne lui donnent pas, notamment parce que ce même capitaine Nemo, aspirant à d’autres désirs, n’entre pas dans la norme (celle régie et décidée par les hommes).
Dans les océans, seul et maître à bord de son sous-marin, c’est lui qui dicte les lois et qui par conséquent redevient libre. Or, Aronnax et ses amis perdent la liberté qu’ils avaient sur terre pour devoir subir (et accepter) les lois promulguées par Nemo. Les rôles et les situations se retrouvent donc inversés, d’où la dialectique de la mer et de la terre, donc de la prison et de la liberté. Il s’agit aussi de la dialectique de l’espace et du temps (le temps qui s’est arrêté pour Nemo quand il a décidé de quitter les hommes et le temps qui s’est arrêté pour Aronnax et ses amis quand ils ont pénétré dans le Nautilus). Cette dialectique pose aussi la problématique des progrès scientifiques et techniques : le progrès est-il source de liberté… ? Car Nemo vit en parfaite autarcie dans son sous-marin et dans les mers qui lui fournissent tout.
Pour
autant, ce sentiment d’emprisonnement est vécu différemment entre les trois
principaux hôtes. Ainsi, au fil du temps, la situation semble moins difficile à
vivre pour Aronnax : « fanatique du Nautilus, j’étais incarné dans
la peau de son commandant. » (page 333). Ces mêmes propos sont tenus
page 364 : « je n’éprouvais nul désir de quitter le capitaine
Nemo. ». Ce passage est important aussi concernant la dimension
initiatique du voyage : le professeur Aronnax avoue qu’il se sent bien
dans le Nautilus alors que Ned Land aimerait pouvoir s’y échapper par tous les
moyens. Le professeur Aronnax est donc confronté à un sérieux dilemme, ayant le
choix d’accepter de s’échapper lors du moment le plus opportun (ce que défend
Ned Land) et le désir de rester dans ce laboratoire flottant, véritable outil
de recherche pour le professeur : « Grâce à lui, grâce à son
appareil, je complétais chaque jours mes études sous-marines, […] Je ne pouvais
donc me faire à cette idée d’abandonner le Nautilus avant notre cycle
d’investigations accompli. » (même page). Ce genre de dilemme,
découlant directement de la dialectique de la prison et de la liberté,
constitue donc une épreuve initiatique (lorsqu’elle se présentera, c’est-à-dire
le moment où il pourra tenter de s’échapper) où Aronnax devra faire preuve
d’une grande abnégation en faveur de ses co-équipiers (sous peine d’être perçu
comme égoïste, voire d’être de connivence avec le capitaine Nemo…).
Le
professeur Aronnax, narrateur principal de ce roman, tombe donc dans le piège
du scientifique qui peut expérimenter in situ, grandeur nature, toutes ses
théories. Et c’est justement parce que Aronnax est le narrateur de cette
aventure que ce dilemme peut ainsi être mis en exergue. Si Ned Land avait été
le narrateur, un tel dilemme n’aurait pu être développé par Jules Verne…
La dialectique de la prison et de la liberté oppose ainsi dans ce roman l’intérieur et l’extérieur (du Nautilus et plus encore en considérant les océans dans leur globalité). De cette dialectique naît un sérieux dilemme pour le professeur Aronnax partagé entre le désir de rester pour poursuivre ses études et celui de partir afin de retrouver la terre ferme. Pour autant, le récit de son aventure (et de celle de ses amis) est, comme dans les autres aventures narrées dans les romans de Jules Verne, un véritable voyage dans l’espace et dans le temps…
B – Un voyage
dans l’espace et dans le temps…
Le récit détaillé de ce fabuleux périple met en avant les dimensions de l’espace et du temps : un voyage dans l’espace (dans les profondeurs de la mer), mais aussi et surtout dans le temps. Tout commence par cette machine en avance pour son époque, construite et pensée par un homme sorti tout droit de la mythologie (qu’elle soit grecque ou romaine). Viennent ensuite les lieux visités, des découvertes aussi surprenantes qu’inattendues : la découverte pour Aronnax de l’Atlantide (chapitre 9, seconde partie, « Un continent disparu »), les premiers pas au pôle sud (chapitre 14, seconde partie, « Le pôle Sud »), etc… Enfin, la bibliothèque du Nautilus ne constitue-t’elle pas un lien entre un passé résolument révolu pour le capitaine Nemo et le désir de transmettre au générations futures (au travers de ses écrits, de ses découvertes) le récit et la description d’un monde inconnu aux gens vivant sur la terre ferme ? Les écrits de Nemo (que ce soient ses livres), ou le récit de ces Vingt milles lieues sous les mers par Aronnax, procèdent de la même démarche de témoignage et de transmission des savoirs.
Effectivement,
la référence la plus directe au voyage dans le temps est celle concernant la
visite des vestiges de l’Atlantide. La surprise d’Aronnax est à la hauteur de
sa découverte : « Mais qu’était donc cette portion du globe
engloutie par les cataclysmes ? Qui avait disposé ces roches et ces
pierres comme des dolmens des temps antéhistoriques ? Où étais-je, où
m’avait entraîné la fantaisie du capitaine Nemo ? » (page 419).
Page 423, observant toujours ces vestiges éclairés par un volcan en
éruption (cf. supra), Aronnax déclare : « Ainsi donc, conduit par
la plus étrange destinée, je foulais du pied l’une des montagnes de ce
continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et
contemporaines des époques géologiques ! Je marchais la même où avaient
marché les contemporains du premier homme ! J’écrasais sous mes lourdes
semelles ces squelettes d’animaux des temps fabuleux, que ces arbres,
maintenant minéralisés, couvraient autrefois de leur ombre ! – Ah !
pourquoi le temps me manquait-il ! J’aurais voulu descendre les pentes
abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent immense qui
sans doute reliait l’Afrique à
l’Amérique, et visiter ces
grandes cités antédiluviennes. »
Toujours dans cette perspective du voyage dans
le temps (avec son corollaire directe, la dimension mythique), les premiers pas
sur le pôle Sud (chapitre 14, seconde partie) témoignent d’une prise de
possession directe d’un monde nouveau et permet ainsi d’inscrire encore plus ce
voyage dans une dimension mythique et initiatique. Nous avons donc bien affaire
à un voyage dans le temps. La référence aux grands voyageurs des siècles
précédents voyageant à bord de leurs bateaux pour découvrir de nouveaux monde
est aussi évidente. Ici, le moyen de transport est un sous-marin, mais c’est
bien par les mers que le voyage s’effectue !
Nemo se pose ainsi en maître des lieux, étant le
premier et le seul à avoir découvert ces espaces inconnus. Ce besoin de possession
se double d’un sentiment de puissance, a fortiori sachant qu’il est le
propriétaire et le capitaine du seul submersible capable d’explorer les fonds
sous-marins. Aronnax apparaît dans cette situation comme un simple spectateur
et surtout un faire-valoir de l’étendue de la puissance et du royaume de Nemo.
Ce dernier se pose ainsi en maître des océans et des mers…
Autant le pôle Sud est un monde vierge de toute
activité humaine, autant l’Atlantide est l’archétype d’un monde où vécurent de
nombreux hommes et où la nature a fini par reprendre ses droits (un peu comme
elle le fera à la fin du roman en engloutissant le Nautilus, sans tuer tous les
hommes d’équipage).
Page 548 : « J’avais maintenant le droit d’écrire le vrai livre de la mer, et ce livre, je voulais que, plus tôt que plus tard, il pût voir le jour. » C’est dans ces termes que s’exprime ainsi Aronnax désireux enfin (pour Ned Land) de quitter le navire (comme le dit l’expression) pour rejoindre enfin la terre ferme, cette terre avec laquelle il n’avait jamais rompu, à l’instar du capitaine Nemo. Néanmoins, la démarche de ces deux hommes (écrire et transmettre) est la même… mais avec des méthodes différentes !
…mesuré
avec des lieues terrestres !
Ce voyage dans l’espace et dans le temps et au fond des mers devraient ainsi être calculé avec une unité de mesure propre à la navigation maritime… Pourtant, au détour d’une page, nous découvrons qu’en réalité le narrateur (Aronnax) compte en lieues terrestres ! Ainsi, à la page 380, Aronnax décrivant la vitesse du Nautilus nous précise enfin son unité de mesure : « Aussi notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles à l’heure, soit douze lieues de quatre kilomètres. ». Pages 450 et 451, il ne fait plus aucun doute sur l’unité de mesure retenue : « Une heure plus tard, nous étions par treize mille mètres – trois lieues et quart environ – et le fond de l’océan ne se laissait pas pressentir. » […] « Nous avions atteint une profondeur de seize mille mètres – quatre lieues – […] ». Jules Verne, confirmant l’unité de mesure, semble cependant insister volontairement sur ce point, cherchant sûrement à nous transmettre un message… Car ces vingt mille lieues représentent ainsi 80000 kms terrestres, soit deux fois la circonférence de la terre. Or, les deux-tiers de la planète sont couverts par des océans, d’où sûrement ce multiple de deux… D’autre part, rappelons que le corps humain est composé à 70 % d’eau. Il s’agit toujours du même rapport (ratio) que celui évoqué précédemment. Jules Verne cherche-t’il ainsi à établir une hiérarchie entre la mer et la terre… ? Ou bien est-ce la faute d’Aronnax qui, bien qu’étant un spécialiste des océans, n’en demeure pas moins un homme vivant surtout sur terre et calculant ainsi avec des unités de mesures terrestres… qui lui sont plus familières… ?
Ce voyage dans l’espace et dans le temps fait ainsi forcément référence à d’autres romans de Jules Verne puisque ce dernier utilise régulièrement les même procédés pour donner une dimension imaginaire et fantastique à son récit, ce que la référence aux volcans ne fait que confirmer une fois de plus…
C’est
ainsi grâce à un volcan en éruption qu’Aronnax peut apprécier avec autant
d’acuité les vestiges de l’Atlantide (chapitre 9). Cette référence aux volcans,
comme par exemple dans Voyage au centre de la terre (cf.
bibliographie), est systématique dans un certain nombre de romans de Jules
Verne. Les volcans rappellent les origines de la terre : dans le chapitre
suivant (chapitre 10, seconde partie, « Les houillères
sous-marines »), Aronnax nous décrit des paysages issus de la
transformation d’anciens écosystèmes : « Les premiers plans qui
passaient devant nos yeux, c’étaient des rocs découpés fantastiquement, des
forêts d’arbres passés du règne végétal au règne animal, et dont l’immobile
silhouette grimaçait sous les flots. » (page 425 ; cf. supra).
Parler de houillères (qu’elles soient sous-marines ou terrestres) constitue
ainsi une invitation au voyage dans le temps, un moyen de remonter les temps…
géologiques. Car rappelons que la houille est un combustible minéral fossile
solide, provenant de végétaux ayant subi au cours des temps géologiques une
transformation lui conférant un grand pouvoir calorifique. Ces houillères se
situent la plupart du temps dans des terrains datant du Carbonifère (=>
charbon). Ainsi, choisir une telle référence n’est pas anodin de la part de
Jules Verne qui utilise une fois de plus la géologie et la paléontologie pour
renforcer cette dialectique du voyage dans l’espace et dans le temps. Ce
principe est d’ailleurs à la base d’un roman de Jules Verne qui a largement
contribué à son succès : Voyage au centre de la terre (dont
nous proposons aussi l’étude ; cf. bibliographie finale).
D’ailleurs,
la référence à Voyage au centre de la terre ne s’arrête pas là…
Jules Verne utilise ainsi abondamment le thème des volcans dans ces vingt mille
lieues sous les mers. Les chapitres 9 et 10 de la seconde partie (toujours les
mêmes) font donc largement référence à des volcans. Dans le chapitre 9 c’est
grâce à un volcan en éruption que le spectacle est ainsi aussi facilement
visible : comme par hasard, un volcan est en éruption au bon moment et bon
endroit. Cette astuce géologico-littéraire permet ainsi à Jules Verne
d’éclairer un espace normalement noir… Dans le chapitre suivant, c’est au
centre d’un autre volcan (éteint celui-ci, pages 430 à 432) que les héros se
retrouvent… Encore une autre référence à Voyage au centre de la terre
(deux volcans, l’un en activité et l’autre éteint, comme respectivement le sont
le Sneffels et le Stromboli, ces deux célèbres volcans du Voyage au
centre de la terre).
Cette
dialectique de la prison et de la liberté qui est développée dans le roman a
l’avantage pour Jules Verne d’être une problématique universelle à laquelle
tout le monde peut s’identifier facilement. L’autre avantage, pour le lecteur
cette fois-ci, est qu’il peut profiter lui aussi de cette magnifique aventure
au fond des mers, sans avoir pour autant à subir cet enfermement si dur pour le
professeur Aronnax et ses compagnons. Cependant, la beauté des lieux visités,
aussi bien écrite soit-elle, notamment par l’emploi de métaphores, n’égalera
jamais la magnificence des spectacles observés et vécus par les héros de cette
aventure. C’est au prix de l’enfermement que ces derniers sont les plus grands
bénéficiaires de cette expédition des temps modernes, où parfois les mots
semblent difficile à trouver pour décrire ce que des yeux d’hommes n’ont pas
l’habitude de voir…
III – Une métaphore écologique.
Jules
Verne a vécu dans une période riche en révolutions scientifiques et techniques.
C’est par l’écriture de ses romans qu’il essaie ainsi de diffuser de manière
ludique et à un large public ces dernières révolutions, tout en proposant aussi
sa vision des choses, et notamment, pour ce qui nous concerne dans ce roman, le
respect de l’environnement. Car si l’homme a peut-être des droits sur la
nature, il a en tout cas des devoirs, notamment celui de transmettre aux
générations futures un monde propre et sain. C’est ainsi parallèlement au
développement de l’écologie que Jules Verne rédige Vingt milles lieues
sous les mers. C’est peut-être pour ça aussi qu’il nous propose dans le
cadre de son récit une magnifique métaphore écologique… ?
A – Aux
origines de l’écologie.
Le 19°
siècle constitue un tournant majeur dans l’évolution des idées, et notamment
dans le domaine des sciences. Au début du siècle, Auguste Comte (1798-1857) fonde le Positivisme, un système philosophique
qui, récusant les a priori métaphysiques,
voit dans l’observation des faits positifs, dans l’expérience, l’unique
fondement de la connaissance. Deux ans plus tard, en 1859 Charles Darwin
(1809-1882) publie son célèbre ouvrage De
l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle. Enfin, en 1866 Ernst Haeckel (biologiste
allemand, 1834-1919) fonde l’Ecologie, ou la science qui étudie les relations
des êtres vivants entre eux et avec leur milieu (oïkos en grec = habitat).
C’est dans ce contexte, et donc sur une toile de
fond évolutionniste, que Jules Verne publie ses romans. Vingt mille lieues sous les mers traduit d’ailleurs parfaitement ces nouvelles
préoccupations et interrogations. L’opposition entre théorie et pratique, une
réflexion sur l’origine et l’évolution des espèces (donc l’origine de l’homme),
ou encore les relations entre les hommes et leur habitat (qu’il faut respecter
et protéger), telles sont les réflexions que l’auteur laisse transparaître au
détour de certains de ses paragraphes.
Dès la page 20, et en parlant de Conseil, Aronnax nous décrit son domestique comme un spécialiste de la classification, mais une classification théorique, qui ne connaît pas la pratique : « J’avais en lui un spécialiste, très ferré sur la classification en histoire naturelle, […], il n’eût pas distingué, je crois, un cachalot d’une baleine ! ». Cette critique des méfaits de la théorie qui se passe de l’expérience (d’où la nécessité de voir directement sur le terrain ce monstre des mers…) préfigure parfaitement la suite du roman où Conseil, grâce au capitaine Nemo et son Nautilus, pourra autant que son maître découvrir les joies de la pratique sur le terrain et confronter ainsi la théorie à la pratique. Cette confrontation se double d’ailleurs par la suite d’une confrontation physique et humaine avec Ned Land qui, au contraire, n’y connaissant pourtant rien à la théorie connaît parfaitement les poissons et ce de la manière la plus pratique qui soit… il les pêche !
Un passage cristallise parfaitement cet état de fait à la page 148, lors d’une discussion houleuse entre Conseil et Ned Land : « Et, sur ce sujet, une discussion s’éleva entre les deux amis, car ils connaissaient les poissons, mais chacun d’une façon très différente. ». A la page 152 Jules Verne nous explique bien l’opposition entre les deux hommes : « Et en effet, le digne garçon, classificateur enragé, n’était point un naturaliste, et je ne sais pas s’il aurait distingué un thon d’une bonite. En un mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces poissons sans hésiter. ». Remarquons dans ce passage que, considérant que Conseil n’est « point un naturaliste », nous pouvons en déduire que Jules Verne considère le naturalisme comme étant avant tout une science de terrain, de la pratique, ce qui va parfaitement dans le sens du Positivisme d’Auguste Comte…
D’autre part, cette opposition, cette dialectique entre la théorie et la pratique s’achève parfaitement par la présence, d’une part d’Aronnax (qui connaît aussi bien les poissons autant d’un point de vue de la théorie que de la pratique), et d’autre part de Nemo (pour les mêmes raisons que celles qui concernent Aronnax). Il existe aussi une relation dialectique entre Aronnax et Nemo, à l’image de celle qui relie Conseil à Ned Land. Néanmoins, elle se situe à un autre niveau… (au-dessus bien sûr).
A la page 202, et concernant la formation de atolls, c’est à une
réflexion sur les échelles de temps que nous conduit Aronnax, notamment par
l’intermédiaire d’une question de Conseil sur l’accroissement des barrières de
corail : « Donc, pour élever ces murailles, me dit-il, il a
fallu ?… – Cent quatre-vingt-douze mille an, mon brave Conseil, ce qui
allonge singulièrement les jours bibliques. D’ailleurs, la formation de la
houille, c’est-à-dire la minéralisation des forêts enlisées par les déluges, a
exigé un temps beaucoup plus considérable. Mais j’ajouterai que les jours de la
Bible ne sont que des époques et non l’intervalle qui s’écoule entre deux
levers de soleil, car, d’après la Bible elle-même, le soleil ne date pas du
premier jour de la création. ». Dans ce passage, c’est bien
évidemment la théorie de Darwin qui est avancée. Or cette dernière, et le
simple calcul qui en découle, montre que la Bible n’explique pas correctement
l’origine de la vie sur terre, et qu’il faut en réalité remonter bien en
arrière pour dater correctement ce type de formations. Ce passage qui
relativise les propos inscrits dans la Bible met en évidence le doute qui
s’installe à cette époque dans la pensée des gens, et Jules Verne laisse
cependant une sortie de secours à la Bible en expliquant « que les
jours de la Bible ne sont que des époques et non l’intervalle qui s’écoule
entre deux levers de soleil […] ».
Une bonne centaine de pages plus loin, la théorie de Darwin peut être aussi avancée pour décrire l’adaptation des nouveaux hôtes du Nautilus à leur nouvel élément, l’eau : « Mais ce plateau élevé ne mesurait que quelques toises, et bientôt nous fûmes rentrés dans notre élément. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi. » (page 324). A partir de ce passage (situé à la moitié du récit), les hôtes du Nautilus se sont donc adaptés à leur nouveau cadre de vie, à leur nouveau milieu. Or cela n’est pas sans rappeler la théorie de Darwin où les espèces, pour survivre, doivent savoir s’adapter aux contraintes de leur (nouveau) milieu naturel. Certes, le raccourci est rapide, et il faut reconnaître que le sort des hôtes du Nautilus est plus à envier qu’à plaindre, cependant l’aveu du professeur Aronnax est significatif d’une situation claire d’adaptation… qui rappelle parfaitement le contenu des travaux de Darwin…D’autre part, ce rapprochement avec la théorie de Darwin est d’autant plus facile à faire que l’auteur lui-même fait souvent référence dans son roman au célèbre naturaliste dont il est clairement établi que les travaux ont largement influencé l’œuvre de Jules Verne.
Les
héros étudient ainsi l’écologie animale et végétale et nous, grâce à la lecture
de ce roman, nous pouvons étudier l’écologie humaine des acteurs de ce roman,
c’est-à-dire les relations des héros entre eux et leur relation avec leur
habitat (nouveau pour certains) : le Nautilus d’une part (une sorte de
nouvelle enveloppe physique, une peau), et le milieu où ils se meuvent, la mer.
Nous avons ainsi affaire là aussi à deux échelles d’analyses… voire plus (cf.
supra).
A ses
débuts, l’écologie procéda de comparaisons et de métaphores dans ses
descriptions, remarquant des analogies entre certains comportements observés
dans le monde vivant. C’est en procédant de la même sorte et pour les mêmes
difficultés que les héros de Vingt mille lieues sous les mers
utilisent abondamment des métaphores (« terrestres » ici) pour
décrire les richesses de la mer.
B – De
nombreuses métaphores « terrestres » pour décrire les
richesses de la mer.
Comme nous l’avons montré précédemment, ces Vingt mille lieues sous les mers constituent un véritable voyage dans l’espace (dans les mers) mais aussi dans le temps. Or, de cette dialectique de l’espace et du temps découle une réflexion (en avance pour l’époque) sur des problèmes qui nous sont contemporains : comment procéder à un usage raisonné des ressources offertes par la nature, et ce dans la perspective du respect de l’environnement.
« La mer est tout ! Elle couvre les sept dixièmes du globe terrestre. » (page 103). Cette remarque de Nemo résume parfaitement l’importance de la mer à ses yeux. Or, pour décrire les richesses de la mer, Aronnax, le narrateur, et Nemo utilisent régulièrement des métaphores terrestres pour rendre compte des spectacles qu’ils observent…
Dès la page 102, Nemo explique : « Tantôt je mets mes filets à la traîne, et je les retire, prêts à se rompre. Tantôt je vais chasser au milieu de cet élément qui paraît être inaccessible à l’homme, et je force le gibier qui gîte dans mes forêts sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l’Océan. J’ai là une vaste propriété que j’exploite moi-même et qui est toujours ensemencée par la main du Créateur de toutes choses. ». Cette remarque de Nemo montre qu’il considère les océans et les mers comme étant les pendants « liquides » des continents « solides ». A ce titre, nous avons donc affaire à un retour aux sources, à une sorte de re-naissance, en ce sens que les océans et les mers sont absolument inconnus des hommes. Nemo, en parcourant cet univers inconnu, mais fantastique et riche, se pose en aventurier et voyageur des temps modernes, ce que cristallise parfaitement son sous-marin en avance sur son temps. Il s’agit donc parfaitement d’un voyage extraordinaire, tel qu’entendu par Jules Verne. Cette dimension du voyage, fantastique et merveilleux, se confirme d’ailleurs par les nombreuses références à la mythologie (grecque et latine) présentes tout au long du récit. Remarquons d’autre part que le capitaine considère les richesses de la mer comme lui appartenant, utilisant régulièrement des adjectifs possessifs lors de ses descriptions et explications… Cette situation est emblématique d’une prise de possession (physique et intellectuelle) de ce nouvel élément « liquide » par le capitaine Nemo.
Les métaphores terrestres ne s’arrêtent pas là. A la page 142, Aronnax nous explique que « La mer a ses fleuves comme les continents ». Le passage du chapitre 16 au chapitre 17 dans la première partie est ainsi le passage d’une « Promenade en plaine » à « Une forêt sous-marine ». Seulement tout semble plus beau au fond des mers… (comme le dit l’expression, valable pour Aronnax et ses amis : « tout nouveau, tout beau ! ». C’est d’ailleurs dans le chapitre 16 qu’Aronnax nous explique, à la page 171 : « Véritablement, cette eau qui m’entourait n’était qu’une sorte d’air, plus dense que l’atmosphère terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-dessus de moi, j’apercevais la calme surface de la mer. ».
Lors de la traversée de « La Méditerranée en quarante-huit heures » (chapitre 7, seconde partie), Aronnax nous explique que « La Méditerranée n’est qu’un lac, comparée aux vastes plaines liquides du Pacifique […] ». L’emploi du terme « liquide » nous confirme qu’il y a bien une opposition dans le roman entre la terre et la mer…
Comme nous le soulignions précédemment, la difficulté première pour Jules
Verne, via son narrateur Aronnax, est de décrire le mieux possible les richesses
des fonds sous-marins. Cette difficulté, Aronnax nous l’exprime d’ailleurs très
clairement, page 416 : « Quel spectacle ! Comment le
rendre ! ».
Ainsi,
l’emploi de métaphores terrestres, ou comment décrire les richesses de l’océan
tout en utilisant des termes relatifs aux terres émergées, souligne la
difficulté de décrire ces paysages, ces nouveaux espaces. Car il faut penser au
lecteur ! Ainsi, l’utilisation de ces différentes métaphores traduit la
difficulté pour les héros de décrire ces mondes nouveaux, et c’est par
l’utilisation de métaphores et d’analogies que Jules Verne (conscient qu’il
faut utiliser pour le lecteur des termes explicites pour tous) s’en sort
habilement… Ce procédé, qui consiste à raisonner par analogie et comparaison,
tout en faisant attention à ne pas être caricatural, permet ainsi avec de
bonnes précautions de décrire ce qui est nouveau avec des mots et des
qualificatifs initialement utilisés pour d’autres contextes. Darwin a ainsi
élaboré sa théorie de la sélection naturelle en
utilisant des concepts propres à l’horticulture et à l’élevage… avec le
résultat que nous connaissons (ce qui a dû inspirer Jules Verne dans ce
roman…).
L’écologie humaine, discipline dans laquelle s’inscrit notre
analyse de ce roman de Jules Verne (ainsi que les autres, cf. bibliographie
finale), est issue à l’origine d’une démarche similaire, reprenant ainsi des
concepts issus de l’écologie animale et végétale (cette même écologie fondée à
la fin du 19° siècle par Haeckel). Toutes les précautions épistémologiques
inhérentes à ce genre de démarche ont bien évidemment été prises afin de ne pas
tomber dans une forme de réductionnisme issu de l’utilisation de concepts
nomades, et Jules Verne procède dans ce roman et dans tous les autres aussi de
la même sorte. C’est ainsi une des raisons pour lesquelles nous attachons
autant d’importance à relire les romans de Jules Verne avec cette approche
transdisciplinaire propre à l’écologie humaine.
… aux métaphores « minérales » et
« géologiques ».
Aux métaphores terrestres décrites précédemment, s’ajoutent
aussi des métaphores « minérales » et « géologiques »
rappelant là aussi une fois de plus Voyage au centre de la terre…
Ainsi, dans le chapitre 13 de la seconde partie, et arrivant
vers la banquise, Aronnax nous décrit des glaces flottantes, des masses qui « montraient
des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en eût tracé les lignes
ondulées. D’autres, semblables à d’énormes améthystes, se laissaient pénétrer
par la lumière. Celles-ci réverbéraient les rayons du jour sur les mille
facettes de leurs cristaux. Celles-là, nuancées des vifs reflets du calcaire,
auraient suffi à la construction de toute une ville de marbre. » (pages
472-473). Plus loin, page 514, alors bloqués sous la glace, le spectacle de la
réverbération par les parois de glace d’une partie de la lumière émise par le
Nautilus apparaît à Aronnax et à ses compagnons comme une « Mine
éblouissante de gemmes, et particulièrement de saphirs qui croisaient leurs
jets bleus avec le jet vert des émeraudes. Cà et là des nuances opalines d’une
douceur infinie couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants
de feu dont l’œil ne pouvait soutenir l’éclat. » (page
514). Ces deux métaphores, minérales et géologiques, sont autant de références
directes à Voyage au centre de la terre.
Une
dernière métaphore résume parfaitement les nombreuses références au monde
terrestre, à la géologie et à la minéralogie : « En effet, le
Nautilus rasait à dix mètres du sol seulement la plaine de l’Atlantide. Il filait
comme un ballon emporté par le vent au-dessus des prairies terrestres ;
mais il serait plus vrai de dire que nous étions dans ce salon comme dans le
wagon d’un train express. Les premiers plans qui passaient devant nos yeux,
c’étaient des rocs découpés fantastiquement, des forêts d’arbres passés du
règne végétal au règne animal, et dont l’immobile silhouette grimaçait sous les
flots. C’étaient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis
d’axidies et d’aNemones, hérissées de longues hydrophytes verticales, puis des
blocs de laves étrangement contournés qui attestaient toute la fureur des
expansions plutoniennes. » (page 425). Tout est résumé dans cette
métaphore et cité, à savoir le règne animal, végétal et minéral.
Toutes
ces métaphores ne sont que le préalable à deux autres métaphores, qui vont
permettre de décrire l’ensemble du roman. Ces métaphores sont donc
fondamentalement transdisciplinaires car il leur faut bien traverser les
disciplines pour prétendre établir une comparaison pertinente entre le contenu
du récit de cette aventure et l’élément retenu pour la comparaison… Or, s’il
est une discipline qui traverse les disciplines, c’est bien l’écologie humaine…
C) – Vingt mille lieues
sous les mers : une métaphore écologique.
Comme
nous avons essayé de le montrer précédemment, Jules Verne, via son narrateur
Aronnax, procède de métaphores terrestres pour décrire la somptuosité et la
magnificence des spectacles observés au fond des océans. Ces références
directes au monde terrestre témoignent d’une part de la difficulté de décrire
ce qui est nouveau avec des mots utilisés pour d’autres espaces ; d’autre
part, cela permet aussi à Jules Verne d’introduire une continuité entre le
monde terrestre et le monde marin, ce que d’ailleurs le nom de Ned Land
cristallise parfaitement, Land signifiant « terre » dans la langue
anglaise. Cette dialectique de la terre et de la mer introduit une nouvelle
dialectique, celle de l’homme et de son habitat. En effet, les hommes vivent
principalement sur terre, et ce nouvel élément, la mer, nécessite une
adaptation que finalement ce roman décrit parfaitement par l’emploi de ce nous
appelons la métaphore de l’habitat, ou plus largement une métaphore écologique
(rappelez-vous de l’étymologie d’écologie ; cf. infra).
Notre analyse se retrouve confortée par l’emploi une fois de plus de deux
métaphores qui corroborent parfaitement notre point de vue. Décrivant pages 295
et 296 une troupe d’argonautes voyageant à la surface de l’océan, Aronnax nous
explique qu’ « Il est un charmant animal dont la rencontre,
suivant les Anciens, présageait des chances heureuses. Aristote, Athénée,
Pline, Oppien, avaient étudié ses goûts et épuisé à son égard toute la poétique
des savants de la Grèce et de l’Italie. Ils l’appelèrent Nautilus et Pompylius.
Mais la science moderne n’a pas ratifié leur appellation, et ce mollusque est
maintenant connu sous le nom d’Argonaute. » (page 295). Une page plus
loin, poursuivant sa description de l’animal : « L’argonaute est
libre de quitter sa coquille, dis-je à Conseil, mais il ne la quitte jamais. –
Ainsi fait le capitaine Nemo, répondit judicieusement Conseil. C’est pourquoi
il eût mieux fait d’appeler son navire l’Argonaute. »
Ce passage constitue la parfaite métaphore écologique, c’est-à-dire une correspondance entre le mode de vie des argonautes (écologie animale) et le mode de vie du capitaine Nemo (écologie humaine). Effectivement, il est intéressant de remarquer que le capitaine Nemo a une relation avec son Nautilus similaire à celle que les argonautes ont avec leur coquille. Mais s’agit-il ici d’associer le Nautilus à la coquille des argonautes ou est-il fait référence à cette carapace qui entoure l’impénétrable mystère de l’origine du capitaine Nemo et de son sous-marin… ? Ou alors faut-il encore procéder à un autre changement d’échelle et considérer que la coquille en question est la mer toute entière, cette mer que Nemo ne souhaite pas quitter, même quand il est à proximité d’une île quasi déserte… ? Finalement, n’y a-t’il pas là trois niveaux d’échelles (géographiques) qui renforce le mystère du capitaine Nemo et de son Nautilus voyageant au fond des mers :
- Il y a tout d’abord cette carapace (une barrière psychologique) qui ne permet pas de comprendre l’origine et le mystère du capitaine Nemo. Ce dernier s’enferme dans un mutisme qui le rend de plus en plus schizophrène à mesure que le temps passe.
- Ensuite, il y a le Nautilus, deuxième carapace (une coquille, une enveloppe physique supplémentaire) qui protège le capitaine Nemo de l’eau et lui permet de se déplacer sans difficulté. L’origine du Nautilus est aussi mystérieuse que celle de son concepteur…
- Enfin, il y a la mer toute entière, qui protège le capitaine Nemo des autres hommes, de la terre. Cette mer protectrice et nourricière s’apparente à la mère, et l’eau qui entoure le capitaine Nemo ressemble dans cette perspective au liquide amniotique…
Comme nous venons de le montrer, il y a donc trois niveaux d’habitat pour le capitaine Nemo (et par conséquent pour les hôtes du Nautilus, même s’il faut dans ce cas relativiser pour Aronnax et ses compagnons le premier niveau). Ces trois niveaux ont tous aussi une référence directe à la mythologie, ce qui renforce le caractère mystérieuse (et même mystique) du capitaine et de son sous-marin, a fortiori sachant que le fait de rencontrer un argonaute est signe de grande réussite…
Dans Vingt mille lieues sous les mers, cette dialectique de l’homme et de son habitat s’accompagne d’un équilibre (relatif) entre l’homme et son environnement naturel, où Nemo protège son nouveau milieu de tous les abus et dégradations possibles, et où ce dernier, en échange, lui apporte sa protection face aux méfaits et à la tyrannie des hommes vivant sur terre. Peut-être Jules Verne au travers du comportement du capitaine Nemo nous propose-t-il un modèle de vie sur terre qu’il serait sage d’appliquer. Tel est en tout cas le principe de l’utopie, proposer un modèle idéal pour tendre vers une société meilleure…
Cette métaphore écologique est en ainsi avance pour son époque, puisque Jules Verne nous montre dans son roman une utilisation respectueuse et raisonnée des ressources de l’océan et ce dans la perspective de ce que nous appelons aujourd’hui le développement durable (ou comment transmettre aux générations futures un monde propre et sain). Il sait parfaitement que la conquête des océans et notamment des fonds sous-marins animera tôt ou tard les hommes dans leur volonté de prendre possession de la terre entière. Pourquoi d’ailleurs parler de la terre alors que cette dernière est composée à 70 % d’eau ? Peut-être tout simplement parce que l’homme a toujours vécu sur la terre ferme et que cet héritage se traduit par l’usage d’un terme restrictif. Toujours est-il que Jules Verne nous offre là une une bien belle métaphore écologique où l’homme a enfin toute sa place… !
CONCLUSION.
Cette analyse de Vingt mille lieues sous les mers permet ainsi de mettre en évidence la métaphore écologique que nous offre le récit de cette merveilleuse aventure sous-marine. Entre mythe et modernité, Jules Verne nous propose une réflexion sur les relations entre l’homme et son milieu, qu’il s’agisse du milieu terrestre ou marin. Car déjà se pose le problème du respect de l’environnement et du caractère irréversible de certaines actions anthropiques. D’autre part, Jules Verne sait parfaitement que l’exploration des fonds sous-marins va connaître un tournant majeur au 20° siècle. Il sait en outre le potentiel immense des ressources disponibles dans ce milieu liquide, ressources qu’il faudra savoir un jour ou l’autre exploiter avec respect et raison. Le récit de Vingt mille lieues sous les mers, indépendamment de cette fin tragique inhérente surtout au caractère du capitaine Nemo et de son aversion aux hommes, constitue en quelque sorte une forme d’espoir que nous livre l’auteur sur la manière dont il espère que ses descendants exploiteront un jour les mers.
C’est suivant cette logique que se retrouvent ainsi développée de nombreuses situations dialectiques, opposant d’un côté (en fonction du personnage auquel on s’identifie) le thème de la liberté et de la prison, celui de la théorie et de la pratique, celui des mythes et de la modernité, ou plus simplement l’opposition entre la terre et la mer. Il s’agit aussi et surtout, une fois de plus, de la dialectique du temps et de l’espace, ce temps qui passe (et qui semble long pour Ned Land alors qu’Aronnax arriverait presque à s’y habituer) et cet espace qui défile, celui-là même qui sert de support aux nombreuses aventures qui font la richesse de ce roman. Jules Verne d’ailleurs introduit de temps en temps quelques passages « terrestres » (« Quelques jours à terre », Chapitre 12, première partie ; « Le pôle Sud », Chapitre 14 seconde partie ; etc…) afin de rappeler qu’il n’y a pas de discontinuité si brutale et qu’en réalité terre et mer savent se succéder avec des transitions plus ou moins subtiles.
Cette opposition entre terre et mer, que l’emploi de métaphores terrestres pour décrire les richesses de la mer tend à rompre, induit aussi une autre opposition riche pour l’auteur, celle du monde ancien (la terre) et un monde nouveau (la mer). Or, ce qu’il est intéressant de noter, c’est que ces deux univers, a priori très différents, sont pourtant peuplés des mêmes mythes et que ces mythes sont toujours construits et véhiculés par les mêmes hommes, ce qui permet ainsi d’inscrire une autre continuité entre deux univers que pourtant tout semble opposer une fois de plus…
Tout cela nous conduit ainsi à une réflexion sur la place de l’homme sur
terre, et sur les relations, elles aussi dialectiques, qui se développent entre
ce dernier et le milieu dans lequel il vit. Tel est l’objet de l’écologie
humaine, issue de cette discipline fondée par fondée par Ernst Haeckel en 1866. Cette écologie
naissante, mais qui se pratiquait déjà bien avant cette date fixée par les
livres d’histoire, Jules Verne la connaissait bien, notamment depuis les
travaux de Darwin qui ont largement influencé son œuvre. Pour autant, et c’est
l’objet de cette analyse, il est à remarquer la pertinence de la réflexion
menée par l’auteur, une réflexion qui témoigne une fois de plus de
l’extraordinaire capacité de Jules Verne à extrapoler dans l’espace et dans le
temps des problématiques de son époque.
Ce qui nous marque le plus dans ce roman, outre la richesse de son contenu, c’est la qualité de l’approche transdisciplinaire dont fait preuve Jules Verne pour intégrer la complexité du sujet abordé. A tel point que l’on peut se demander si l’approche transdisciplinaire prônée par l’écologie humaine, approche qui nous semble novatrice depuis quelques années, n’est pas en réalité que l’aboutissement d’un long processus de maturation (épistémologique et intellectuel) initié déjà au 19° siècle (et peut-être même avant) par de grands savants tels que Darwin, Haeckel, etc… et dont Jules Verne a su témoigner avec talent au travers de ses Voyages Extraordinaires.