Voyage au centre de la terre... et dans le temps

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Voyage au centre de la terre... et dans le temps



INTRODUCTION

Pour avoir étudié la Géographie à l’Université, relire Jules Verne (1828-1905) constitue un véritable bonheur, tant les notions (ou concepts) d’espace et de temps sont centrales dans l’œuvre de ce dernier. Or, outre les quatre-vingts romans qu’il a publiés, Jules Verne est aussi l’auteur d’une Géographie illustrée de la France et de ses colonies (1868) et d’une Histoire des grands voyages et des grands voyageurs (1878). Partant de là, il n’est pas étonnant de retrouver constamment les dimensions spatiales et temporelles dans ses différents romans, auxquelles il faut ajouter une capacité d’imagination et d’anticipation très importante, mais tout aussi surprenante.

L’Ecologie Humaine, ou plutôt l’Oïkologie (étymologiquement l’étude de l’" habiter ") est une discipline récente (une dizaine d’années), dont l’objectif est d’analyser et d’étudier un objet précis (quel qu’il soit) en ayant fondamentalement une approche transdisciplinaire. Cette volonté manifeste de transdisciplinarité convient parfaitement (à nos yeux) à une étude de l’espace et du temps dans l’œuvre de Jules Verne, ainsi qu’à une réflexion sur l’imagination et l’anticipation dont celui-ci fait preuve avec beaucoup de prégnance. Il ne s’agit pas pour nous de rediscuter comment Jules Verne a pu anticiper, par exemple, le voyage vers la lune, mais de proposer le regard (très modeste) d’un jeune géographe sur une partie de son œuvre.

La dialectique " espace-temps ", ainsi que celle " anticipation-imagination ", développée par l’auteur, s’appuie sur une connaissance approfondie des progrès scientifiques et techniques de cette deuxième moitié du 19° siècle, ainsi que sur l’emploi d’un vocabulaire rigoureux, précis et adapté. Extrapolant dans l’espace et dans le temps les possibilités offertes par la science et la technique de son époque, Jules Verne nous offre ainsi des romans aux scénarii mélangeant la science-fiction et le réalisme. De même, le souci permanent de donner des faits précis et exacts, dans la mesure du possible, permet à l’auteur de ne pas sombrer dans la rêverie et l’illusion les plus totales, mais au contraire de plonger le lecteur dans des voyages dont la possibilité et la finalité ne font finalement plus de doutes. Néanmoins, l’auteur fait parfois preuve d’un manque de cohérence et de crédibilité dans certains de ses développements. Cette remarque doit cependant être relativisée par le fait que nous avons un regard a posteriori des romans de Jules Verne. En effet, un siècle environ nous sépare de l’auteur, et il est tout aussi difficile de faire un bond d’un siècle en arrière qu’un bond d’un siècle en avant...

Ainsi, dans l’œuvre de Jules Verne il s’agit souvent de voyages, dans lesquels l’auteur nous fait changer de référentiel (comme le fait par exemple Montesquieu, 1689-1755, dans les Lettres Persanes, 1721). Les espaces vécus et perçus du lecteur s’en retrouvent modifiés, les points de repères retenus par l’auteur n’étant pas forcément les mêmes que ceux du lecteur.

De même, les rapports entre l’homme, la société et l’espace constituent une des pierres angulaires de l’œuvre de Jules Verne. Le souci permanent de situer les faits dans l’espace et dans le temps confère à ses nombreux récits une dimension rationnelle dans un univers qui ne l’est pas toujours. L’habileté de l’auteur réside ainsi dans sa capacité à mélanger ce qui est antinomique (le réel et la science-fiction par exemple), tout en ayant soin de décrire parfois le monde en détail, narrant une situation (ou un voyage) qui a tout lieu de s’être réellement produite.

Nous nous proposons donc dans ce mémoire d'étudier et d'analyser les notions (ou concepts) d'espace et de temps dans l'œuvre de Jules Verne, et plus particulièrement en nous penchant sur l'un de ses premiers romans, à savoir Voyage au centre de la terre (1864). Il s'agit ainsi pour nous de montrer que ce voyage dans les entrailles de la terre (donc dans l'espace) est aussi un voyage dans le temps. Pour ce faire, le plan retenu s'articule en trois parties :

 
I – PRESENTATION GENERALE DE L’AUTEUR ET DE SON OEUVRE.

A partir de trois romans que nous avons retenus, et parmi tant d’autres possibles, nous allons montrer brièvement à quel point les notions d’espace et de temps sont centrales dans l’œuvre de Jules Verne.
 
 

A) - Voyage au centre de la terre (1864) : un voyage dans le temps.

Voyage au centre de la terre (1864) constitue un bon exemple de mélange entre réalisme et imaginaire. Plus qu’un voyage au centre de la terre, il s’agit d’un voyage dans le temps que nous propose l’auteur. Se retrouvant à 120 kilomètres sous terre (environ), les héros découvrent un univers totalement différent de celui qu’ils ont quitté, où l’ " habiter " correspond beaucoup plus, a priori, à celui des époques préhistoriques et antédiluviennes, qu’à celui de la fin du 19° siècle. La description du voyage en lui-même représente l’essentiel du roman (soit un peu moins des 2/3), où nous observons une très forte corrélation entre la distance parcourue à l’intérieur de la terre et le retour dans le temps. La narration sous forme d’un carnet de bord, décrivant scrupuleusement les différentes couches géologiques rencontrées, confère au récit une crédibilité tout à fait honnête, même si parfois certains passages manquent de cohérence et de réalisme par rapport à l’ensemble du texte...

La dialectique de l’espace et du temps est donc ici au cœur du roman. Jules Verne y fait preuve d’une connaissance solide et précise du vocabulaire géologique et minéralogique, les descriptions qu’il donne des roches et des minéraux étant tout à fait conformes à la réalité. Néanmoins, il s’agit cependant plus d’une réalité théorique que d’une réalité pratique, la structure géologique de la terre n’étant actuellement réellement connue que sur une quinzaine de kilomètres de profondeur, le reste n’étant qu’extrapolations et suppositions de la part des géologues et des géophysiciens (par l’étude de la propagation des ondes sismiques).
 
 

B) - De la terre à la lune (1865) : un autre type de voyage dans le temps.

De la terre à la lune (1865) est l’archétype de l’œuvre d’anticipation. Pour autant, et malgré cette affirmation, Jules Verne a-t-il réellement fait preuve d’anticipation, ou est-ce son imagination qui a été rattrapée un siècle plus tard par la réalité ? Le sous-titre, quant à lui, n’en est pas moins tout aussi intéressant : " Trajet direct en 97 heures 20 minutes... "

La description des préparatifs et de la mise en place du projet constitue ici l’essentiel du roman, le voyage ne représentant que quelques pages. L’utilisation et la restitution précise des dernières connaissances en matière de balistique permettent à l’auteur de donner beaucoup de réalisme au projet, même si les dimensions démesurées du canon semblent parfois difficiles à accepter, bien que l’action se déroule aux U.S.A., le pays, où déjà à l’époque, tout est possible.

La référence à l’ " habiter " est centrale ici aussi, puisqu’il s’agit de projeter des hommes de la terre à la lune, afin que ces derniers puissent coloniser le satellite naturel de la terre. Or, le postulat de départ, et qui est celui des scientifiques de l’époque considérée, est que la lune est habitée (par les Sélénites). La seule difficulté, a priori, consiste à acheminer correctement les hommes vers leur destination, la possibilité de s’établir sans aucune difficulté sur la lune étant communément admise. Une fois encore, Jules Verne extrapole, mais anticipe aussi, les possibilités offertes par les inventions de la fin du 19° siècle.
 
 

C) - Autour de la lune (1870) : suite et fin de " De la terre à la lune ".

Faisant suite à De la terre à la lune (1865), Autour de la lune (1870) est remarquable par la maîtrise dont fait preuve Jules Verne lorsqu'il décrit les différentes formes du relief lunaire observées par les passagers du projectile cylindro-conique. De la géomorphologie (étymologiquement, " la science des formes du relief terrestre ") Jules Verne passe ainsi à la " sélénomorphologie " (néologisme inventé de notre part pour définir " la science des formes du relief de la lune "), avec toute l’imagination que nous lui connaissons. Ses connaissances en topographie, en orographie et en cartographie sont largement démontrées dans ce roman, où l’étude de l’espace (à la fois terrestre, lunaire et interstellaire) est une fois de plus centrale. Il s’agit donc d’un voyage dans l’espace, mais aussi dans le temps, compte tenu de l’intérêt porté à l’étude de la formation de la lune et des différentes formes de vies - animales et/ou végétales - qui ont pu s’y développer. Jules Verne fait ainsi de l’oïkologie avant l’heure, pour notre plus grand bonheur.

Ces trois premiers romans nous permettent déjà de voir à quel point la terre (c’est-à-dire la planète) représente pour Jules Verne une source d’inspiration inépuisable. Elle est le point de départ de nombreuses aventures :

* Dans Voyage au centre de la terre il s’agit de visiter ses entrailles, de découvrir un monde parallèle, vestige des temps passés. Jules Verne nous y fait découvrir une sorte de machine à remonter le temps, qui permet ainsi de voyager à la fois dans l’espace et dans le temps. Il s’agit par conséquent, pour l’homme, d’un retour aux sources.

* Dans De la terre à la lune il s’agit au contraire pour l’homme de s’émanciper de son cocon originel pour coloniser le satellite naturel de la terre. L’humour de Jules Verne conduit les héros de son histoire à se retrouver dans la même situation que celle de la lune par rapport à la terre : ils se retrouvent en orbite autour de la lune... Notons cependant que, malgré la pointe d’humour de l’auteur, la situation fait preuve pour l’époque considérée de beaucoup de réflexion et de recul par rapport au projet dont il est question.

* Dans Le tour du monde en 80 jours l’objectif est de montrer que les progrès scientifiques et techniques de cette fin de 19° siècle permettent enfin de dominer la distance, l’espace, l’étendue. Il en est de même dans Cinq semaines en ballon (1863), mais dans le cas présent l’auteur procède à un changement d’échelle, et le moyen utilisé est différent de ceux utilisés dans Le tour du monde en 80 jours. L’idée de conquête et de domination est toujours présente. Il s’agit de conquérir pour découvrir et apprendre, comme le firent les grands explorateurs du 15° et du 16° siècle.

L’idée que nous voulons développer ici est que les notions d’espace et de temps sont fondamentales dans les romans de Jules Verne. Ce dernier fait souvent œuvre de géographe, d’historien, de sociologue, d’anthropologue... dans ses romans, tant les descriptions des pays et/ou des gens rencontrés sont dressées avec une aisance particulière. Il aime les mots, c’est un spécialiste sans nul doute de la sémantique. Le vocabulaire qu’il emploie est toujours approprié, quel que soit le domaine de compétence auquel il fait référence, à tel point qu’il apparaît parfois comme un savant, un érudit, capable aussi bien de parler Géographie que Géologie ou Sociologie.

Lire Jules Verne, c’est donc voyager dans l’espace et dans le temps. De plus, il n’introduit aucune discontinuité dans ses voyages. Ils sont tous linéaires, continus. Ses héros partent toujours d’un point A pour arriver à un point B. Finalement, le but recherché est plus de montrer le caractère possible des voyages que d’arriver à la destination prévue. Ainsi, dans Le tour du monde en 80 jours, les points de départ et d’arrivée sont confondus, seul compte le trajet à effectuer en un temps donné. Les pays traversés ne sont que des prétextes montrant que désormais l’homme a vaincu la distance et les nombreux obstacles naturels que lui impose la terre. Dans ce roman, aucune discontinuité géographique et temporelle n’est introduite, si ce n’est la prise en compte du décalage horaire (qui permet ainsi un gain de temps de 24 heures). La nécessité et la volonté de maîtriser l’espace, l’étendue, sont aussi à l’origine de tous ces Voyages Extraordinaires qui ont fait le succès de Jules Verne.
 
 

D) - Problématique.

Jules Verne nous permet donc de vérifier le caractère relatif des notions d’espace et de temps. Ces deux notions sont des purs produits de l’homme, inventés par l’homme et pour l’homme, afin de se donner des points de repère dans un univers qu’il ne domine pas encore (et qu’il ne dominera jamais, même si en cette fin de 19° siècle il peut faire le tout du monde en 80 jours).

L’œuvre de Jules Verne a donc une vocation didactique, son ambition est d’enseigner la Géographie (la majuscule est volontaire), entre autres, et de faire partager ses goûts pour les sciences et la technique. Il fait ce que beaucoup d’auteurs appellent de la science-fiction plausible : il est l’auteur de romans scientifiques d’anticipation. De plus, la géographie vernienne est essentiellement traditionnelle et descriptive, avec une prédominance de la géographie physique sur la géographie humaine (ce qui reste néanmoins à confirmer de notre part), ce qui correspond fortement aux orientations de la Géographie de la fin du 19° siècle.

La problématique que nous avons retenue est relativement simple. Elle consiste à montrer que les Voyages Extraordinaires sont aussi des voyages dans le temps. Pour ce faire, nous avons choisi d’analyser en profondeur plus particulièrement un des principaux ouvrages de l’auteur, à savoir Voyage au centre de la terre. Cependant, avant d’entrer directement dans l’analyse proprement dite, nous allons dresser un tableau du contexte sociétal, scientifique et technique dans lequel Jules Verne a écrit ses romans.
 
 

II - SOCIETE, SCIENCE ET TECHNIQUE AU 19° SIECLE.

Le 19° siècle marque un tournant majeur dans le domaine de l’innovation scientifique et technique, tant les progrès et les révolutions accomplies sont nombreux et de qualité. Période de la Révolution Industrielle, qui accompagne la révolution agricole et lui succède, ainsi que celle des transports, le 19° siècle traduit aussi une évolution dans les mentalités et dans les rapports de la société à l’espace. La possibilité, enfin, de dominer l’étendue (relativement), conduit les hommes à croire en la toute puissance de la science et de la technique, et par là même que ces dernières vont contribuer à rendre la terre plus facilement apprivoisable, plus "domestique" et exploitable.
 
 

A) - Les progrès dans le domaine des transports.

Dans le domaine des transports, citons ainsi l’apparition du train, de la voiture, de l’avion, de l’amélioration de la structure des navires et des bateaux, etc... Cette révolution dans les transports implique de nombreuses conséquences, notamment dans les liaisons intercontinentales qui sont de plus en plus importantes, rapides et faciles (d’où le tour du monde en 80 jours...). Ces progrès dans les moyens de communication favorisent ainsi les explorations scientifiques partout dans le monde, ce qui conduit aussi à la colonisation de nombreux pays (africains par exemple) par des pays européens, l’Europe étant le berceau de cette Révolution Industrielle. Cette expansion coloniale s’appuie sur une morale pseudo-scientifique (il faut diffuser les progrès scientifiques et techniques accomplis en Europe partout dans le monde, afin de permettre à l’humanité de tendre vers une évolution meilleure), mais surtout sur des volontés politiques et économiques (étendre sa puissance le plus loin possible en prétextant vouloir venir en aide aux pays colonisés). Ces progrès dans les transports permettent ainsi de réduire considérablement le rapport entre la distance (à parcourir) et le temps (à y consacrer), ce qui modifie la vision de l’étendue et de l’espace qu’avaient les hommes de l’époque considérée. Les comportements face à la distance (l’étendue, l’espace) évoluent, certains faits naturels (relief, climat difficile, etc...) ne sont plus considérés comme des obstacles insurmontables à l’aventure humaine, mais comme des contretemps que la science et la technique vont surmonter rapidement.
 
 

B) - Les progrès dans le domaine de l’urbanisme, de la médecine et de l’éducation.

D’abord, dans le domaine des villes, nous assistons à une urbanisation grandissante (notons, par exemple, les travaux du préfet Haussmann à Paris, la mise en place des égouts et la distribution plus généralisée de l’eau potable) corrélative à un exode rural qui s’intensifie, justement parce que les progrès scientifiques et techniques mécanisent de plus en plus le travail agricole. L’offre de la main d’œuvre devient ainsi supérieure à la demande, ce qui pousse alors les gens à aller chercher du travail en ville. La population est alors plus mobile et les mentalités évoluent aussi rapidement, car s’opère le passage d’une civilisation rurale à une civilisation plus urbaine.

Ensuite, dans le domaine médical, Pasteur crée le premier vaccin contre la rage, l’aspirine est créée par Bayer en 1899, et enfin, les progrès dans le domaine de l’hygiène et de la santé permettent une espérance de vie plus longue.

Enfin, dans le domaine de l’éducation, les lois de Jules Ferry (1881-1882) rendent l’enseignement primaire obligatoire et gratuit.
 
 

C) - Le contexte philosophique.

Tous ces progrès scientifiques et techniques favorisent l’émergence de la complexité. Dans le domaine de l’épistémologie (des sciences notamment), le positivisme d’Auguste Comte (1798-1857) considère que la vérification des connaissances par l’expérience est l’unique critère de vérité. Cette doctrine philosophique conduit à une volonté sans précédent de tout classer, même ce qui est inclassable, et d’établir des hiérarchies dans les différentes sciences présentes alors. Ce positivisme échevelé s’apparente en quelques points au scientisme, même si ce dernier affirme que la science peut fournir des explications à toutes les questions qui se posent à l’homme, ce que conteste le positivisme, notamment dans la deuxième moitié du 19° siècle.

D’autre part, depuis la publication des travaux de Charles Darwin (1809-1882) sur De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle (1859), les réflexions scientifiques se font dans une toile de fond évolutionniste, la démarche d’Auguste Comte s’inscrivant aussi dans une logique évolutionniste. Par ailleurs, cette période est aussi celle de l’explosion des sciences naturelles, comme la minéralogie, la zoologie, la botanique, l’agronomie...

L’idée alors que les sociétés évoluent en passant par certains stades est de plus en plus forte. La fin du 19° siècle marque aussi l’émergence de la géographie humaine, période contemporaine de l’institutionnalisation de la Géographie (notamment à l’université). Notons, dans un autre registre, que le 19° siècle est aussi pour la France la mise en place de la République (après 1871).
 
 

D) - Une géographie traditionnelle et descriptive.

La méthode inductive prime dans les démarches scientifiques, le paradigme en géographie est naturaliste, le déterminisme physique et environnemental est prégnant (cf. la géomorphologie). La géographie - et les autres sciences - décrit souvent les phénomènes qu’elle étudie plus qu’elle ne les explique. Cette vision classique doit se concevoir dans une conception idiographique de la géographie, qui s’intéresse plus aux lieux et à leurs particularités, qu’à la volonté de dégager des règles générales, des lois (nomos en grec, ce qui donne nomothétique, s’opposant à idiographique).
 
 

E) - Et Jules Verne dans tout cela ?

Jules Verne utilise certaines découvertes scientifiques et techniques de son époque comme support de ses nombreuses aventures, et souvent, à chaque roman correspond la description, l’explication et l’utilisation d’une (ou de plusieurs) invention récente. Il traduit et diffuse ainsi à un large public les derniers progrès en matière de science et de technique, et extrapole à partir de ces derniers les possibilités qu’ils pourraient offrir à l’avenir si l’utilisation qui en est faite devait aller en augmentant. Or, Jules Verne, extrapole plus qu’il n’anticipe, ce qui peut expliquer en partie le fait que certaines de ses prédictions (de " relatives " prédictions) se soient réalisées, et que d’autres stagnent dans le domaine de l’irréel ou encore de la science-fiction... Ainsi, ce qui est remarquable dans son œuvre, c’est sa capacité d’extrapolation qui se développe à la limite de l’anticipation. Voilà l’un des points centraux qui mérite d’être souligné. Ce subtil équilibre entre rationalisme, imagination et science-fiction est, semble-t-il, au centre de l’œuvre de Jules Verne. Car, le fait est, que souvent le réel vient à dépasser tôt ou tard ce qui avant était de la science-fiction...

Jules Verne est un optimiste du progrès, même si parfois il tient des propos sceptiques sur l’avenir de l’humanité face à une modernisation accrue et à outrance. Ainsi, dans Cinq semaines en ballon (1863) l’un des protagonistes déclare-t-il :

" - D’ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-être une fort ennuyeuse époque que celle où l’industrie absorbera tout à son profit ! A force d’inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles ! Je me suis toujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque immense chaudière chauffée à trois milliards d’atmosphères fera sauter le globe !

- Et j’ajoute, dit Joe, que les Américains n’auront pas été les derniers à travailler à la machine. "

Ce passage sceptique sur les effets a posteriori de l’industrie s’insère dans un plus large roman où, au contraire, les progrès scientifiques et techniques sont présentés comme les outils destinés à l’élaboration d’un monde meilleur. D’ailleurs, Jules Verne, traduit dans ses romans les goûts de la société du moment. Ainsi, nous pouvons citer : Voyage au centre de la terre (1864), Jules Verne traduit l’intérêt croissant du public pour la géologie, la paléontologie, la minéralogie, les théories de l’évolution. De la terre à la lune (1865), il traduit les goûts du public en matière de balistique, d’aéronautique, d’astronomie et de la recherche d’une éventuelle forme de vie extra-terrestre. Cinq semaines en ballon (1863), ainsi que dans Le tour du monde en 80 jours (1873), il traduit l’intérêt porté aux voyages, aux découvertes, à la géographie et à l’histoire.

Enfin, dernier exemple que nous citerons ici, dans Vingt mille lieues sous les mers (1870), il décrit les goûts en matière d’océanographie et d’exploration sous-marine.

Jules Verne reprend aussi par la suite des thèmes moraux et essaie de faire connaître certains abus sociaux et environnementaux contemporains. Par exemple, dans L’Ile à hélice (1895) il décrit le fléau des politiciens et des missionnaires qui détruisirent les cultures indigènes de diverses îles polynésiennes. Dans Le Sphinx des glaces (1897), il met en garde contre l’extinction imminente des baleines. Dans Le Testament d’un excentrique (1899), il signale (déjà) la pollution causée par l’industrie du pétrole. Enfin, car la liste pourrait être allongée, dans le Village aérien (1901), il dénonce le massacre des éléphants pour leur ivoire.

Ainsi, Jules Verne semble visionnaire, mais aussi inspirateur ; en effet, les responsables du programme APOLLO 11 (du 16/07/1969) se sont sans doute inspirés des romans de Jules Verne. Pour autant, ont-ils choisis la Floride comme lieu de départ d’après le roman de Jules Verne, ou ce dernier n’a-t-il fait preuve en fait que de bon sens...?

De notre point de vue, Jules Verne a essayé de traduire la complexité du monde par une approche transdisciplinaire en proposant des voyages dits " extraordinaires ", en ce sens qu’ils sortent de l’ordinaire, en diffusant les derniers résultats des recherches scientifiques et techniques. Cette transdisciplinarité est à la base de la démarche adoptée par l’écologie humaine, d’où le choix de notre part de cet auteur et de ce thème de recherche (" Espace et Temps dans l’œuvre de Jules Verne "). Car, si les voyages de Jules Verne sont extraordinaires - en dehors de la norme, à la marge -, il ne faut pas oublier qu’en cette fin de 20° siècle, les scientifiques se sont rendu compte que les progrès scientifiques et techniques ne peuvent réellement se réaliser que si la recherche s’effectue à la marge de sa discipline de prédilection. Cette constatation très appuyée aujourd’hui s’oppose ainsi à l’hyperspécialisation qui ferme toute chance d’avancer dans le domaine de la connaissance scientifique (et technique). Ainsi, Jules Verne a-t-il fait de l’écologie humaine avant même que le terme ne soit inventé, et que la discipline ne soit envisagée. Est-ce alors de l’anticipation, de l’imagination ou de l’extrapolation de sa part...?
 
 

III – VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE ET DANS LE TEMPS.

L’objet de notre démarche consiste ainsi à montrer comment ce voyage au centre de la terre constitue aussi un voyage dans le temps, un retour dans le passé. Pour ce faire, Jules Verne procède, entre autre et pour ce qui nous intéresse, par l’explication et la description des différentes couches géologiques qui se succèdent le long du périple des voyageurs : il s'agit du principe même de la stratigraphie. Plus les héros s'enfoncent vers le centre de la terre, plus ils remontent le cours du temps, partant des origines du monde pour arriver à l'apparition de l'homme. Ce procédé permet ainsi de crédibiliser le voyage en s'appuyant sur des bases scientifiques. Le cratère et le conduit du volcan par lesquels s'effectue la descente, constituent alors une formidable machine à remonter le temps.

Le monde de Jules Verne est clos, fermé, limité dans l’espace (et dans le temps ?). La recherche du centre de la terre est aussi la recherche d’un " point zéro ", source de l’origine du monde. Or les héros de Jules Verne n’atteignent pas ce point de départ qui constitue aussi un point d’arrivé (celui du voyage). Car la science physique et géologique de cette fin de 19° siècle ne permet pas de préciser exactement la structure interne du globe, et donc de permettre aux explorateurs d’aller jusqu’au bout de leur objectif. Jules Verne s’en sort alors par une astuce très subtile : les héros se retrouvent à la fin de leur parcours expulsés par un volcan en éruption, et atterrissent finalement en Italie, le berceau même de la civilisation gréco-romaine. Or cette civilisation gréco-romaine se croyait, il y a deux millénaires, au centre du monde et au centre de la terre (ce géocentrisme était flagrant dans les cartographies contemporaines, plaçant le domaine méditerranéen au centre du monde, tel que conçu et imaginé par les érudits de l’époque). D’autre part, rappelons aussi que pour bon nombre de scientifiques, l’apparition de la vie sur terre tire une partie de ses origines de la combinaison des éruptions volcaniques, de l’eau, des météores (d’origine extra-terrestre)

Cependant, le voyage en lui-même est précédé par un premier voyage qui consiste en l’acheminement des expéditeurs et du matériel au point de départ prévu par le document d’Arne Saknussemm. Ce premier voyage représente, dans le roman, quand même 145 pages : " Le véritable voyage commençait ", en parlant de la descente proprement dite. Les expéditeurs se dirigent ainsi en Islande, et plus exactement vers le cratère du Sneffels. C’est durant ces 145 pages que Jules Verne précise qu’il s’agit d’une expédition scientifique et géographique, telle que celles menées par les grands explorateurs du 15° et du 16° siècle. Le vieux parchemin à l’origine de cette aventure date d’ailleurs du 16° siècle.


La structure interne de la terre.


A) - Une expédition scientifique et géographique.

Dès le début roman, Jules Verne nous décrit ses héros comme des scientifiques, des spécialistes des sciences de la terre. Ainsi, concernant le professeur Lidenbrock : " Il était professeur au Johannaeum et faisait un cours de minéralogie ". Et pour renforcer encore plus ce caractère, une page plus loin l’auteur nous énumère des types de cristallisation, des variétés de minéraux : " Mais lorsqu’on se trouve en présence des cristallisations rhomboédriques, des résines rétinasphaltes, des ghélénites, des fangasites, des molybdates de plomb, des tungstates de manganèse et titianites de zircone, il est permis à la langue la plus adroite de fourcher. " ; ou encore des noms de savants et scientifiques que le professeur Lidenbrock connaît : " MM. Humphry Davy, de Humboldt, les capitaines Franklin et Sabine, ne manquèrent pas de lui rendre visite à leur passage à Hambourg. MM. Becquerel, Ebelmen, Brewster, Dumas, Milne-Edwards, Sainte-Claire-Deville, aimaient à le consulter sur des questions les plus palpitantes de la chimie ".

L'énumération est un procédé cher à Jules Verne, il contribue à donner du poids et de la réalité à son aventure.

Ce même professeur a fait paraître en 1853 un " Traité de Cristallographie transcendante " ; toute sa collection de minéraux fait l’objet d’une classification rigoureuse, caractéristique d’un esprit positiviste, classificateur, à l’image du Positivisme d’Auguste Comte : " A la cassure, à l’aspect, à la dureté, à la fusibilité, au son, à l’odeur, au goût d’un minéral quelconque, il le classait sans hésiter parmi les six cents espèces que la science compte aujourd’hui " ; " Tous les échantillons du règne minéral s’y trouvaient étiquetés avec l’ordre le plus parfait, suivant les trois grandes divisions des minéraux inflammables, métalliques et lithoïdes ".

Le narrateur, Axel, son neveu, avoue qu’il mordit " avec appétit aux sciences géologiques ; j’avais du sang de minéralogiste dans les veines, et je ne m’ennuyais jamais en compagnie de mes précieux cailloux ".

De même, Jules Verne utilise dans son texte des figures de rhétorique, telle que la comparaison ou l’image, qui reprennent des éléments des sciences de la terre (et de la vie, et plus particulièrement la vulcanologie) : " laboratoire culinaire ", " imagination volcanique ", " Quelle gloire attend M. Lidenbrock et rejaillira sur son compagnon ", " Mais il fallait de telles épreuves pour provoquer chez le professeur un pareil épanchement ", etc...

Néanmoins, l’incertitude concernant l’aboutissement du voyage demeure. En effet, les théories concernant la structure du centre du globe terrestre s’affrontent en cette deuxième moitié de 19° siècle : " C’est que toutes les théories de la science démontrent qu’une pareille entreprise est impraticable ! ". Axel oppose ainsi à son oncle la théorie de la chaleur interne (ou centrale), et ce dernier la réfute en lui prétextant qu’il existe peut-être des seuils, des discontinuités, permettant ainsi la faisabilité de l’entreprise D’ailleurs le professeur ne déclare-t-il pas à son neveu : " ni toi ni personne ne sait d’une façon certaine ce qui se passe à l’intérieur du globe, attendu qu’on connaît à peine la douze-millième partie de son rayon ; c’est que la science est éminemment perfectible, et que chaque théorie est incessamment détruite par une théorie nouvelle ". Le professeur partage ainsi la théorie de Davy et de Poisson, s’opposant à celle de la chaleur centrale.

Ainsi, nul doute que le voyage sera couronné par un succès : " Ce sera là un beau voyage ", dit Graüben à Axel.
 
 

B) – Un voyage dans le temps.

Outre le fait que ce voyage est une expédition scientifique et géographique, ce dernier est aussi, et c’est ce qui constitue le point central de notre travail, un formidable moyen de voyager dans le temps, à travers les différentes époques géologiques qui se sont succédé au cours de l’histoire de l’évolution de la terre. Ainsi, hormis le manomètre et la boussole, le chronomètre fait partie intégrante des instruments amenés dans l’expédition, car c’est lui qui va permettre de mesurer le temps réel (celui qui s’écoule à la surface de la terre, alors que les voyageurs seront situés à l’intérieur du globe, sans aucun référentiel comme le soleil, la lune, les étoiles ou autres moyens d’apprécier l’heure qu’il est). Ce dernier est donc " un chronomètre de Boissonnas jeune de Genève, parfaitement réglé au méridien de Hambourg ".

Quelques pages avant que le voyage proprement dit ne commence (page 145), Axel nous fait un exposé relativement détaillé (et probable) de l’origine de l’Islande, île tirant sa source d’après lui des feux souterrains. Ainsi : " la succession des phénomènes qui constituèrent l’Islande provenaient de l’action des feux intérieurs ". Sa description et son explication nous font alors déjà remonter le cours du temps, tout comme le voyage au centre de la terre.

Effectivement, d'un point de vue géologique, l'Islande correspond à une des parties émergées de la dorsale médio-atlantique de part et d'autre de laquelle les continents (Europe et Amériques) s'éloignent (c’est ce que l'on appelle la tectonique des plaques). De cette dorsale (où des remontées de magma s'effectuent) les geysers et les volcans, par exemple, tirent ainsi leurs origines. Ainsi, sont expliqués les nombreux épanchements volcaniques décrits durant la traversée de l’Islande pour arriver au pied du Sneffels.

Pour appuyer le caractère dual du voyage (à la fois dans l’espace et dans le temps), dès le début de la descente Axel nous énumère parfaitement, en partant des plus récentes aux plus anciennes, les époques géologiques qui se sont succédé sur terre : " pliocène, miocène, éocène, crétacé, jurassique, triasique, pernien, carbonifère, dévonien, silurien, primitif ". Le pernien est plus connu actuellement sous le nom de permien. Enfin, certaines époques géologiques ne sont pas mentionnées, comme le cambrien et l’ordovicien (correspondant a priori ici au primitif ; ère primaire) ainsi que le paléocène et l’oligocène (respectivement situés de part et d’autre de l’éocène ; ère tertiaire). De même, rappelons que le Quaternaire fait ici partie intégrante de l'ère tertiaire. Pour autant, ces propos préfigurent le contenu du voyage.

C’est ainsi que la descente emmène d’abord les voyageurs " en pleine époque de transition, en pleine période silurienne ". Jules Verne remonte ainsi le cours du temps, en partant des époques les plus anciennes pour arriver aux plus récentes. D’ailleurs Axel, quelques pages plus loin, confirme cet état de fait : " Depuis la veille, la création avait fait un progrès évident. Au lieu des trilobites rudimentaires, j’apercevais des débris d’un ordre plus parfait ; entre autres, des poissons Ganoïdes et ces Sauropteris dans lesquels l’œil du paléontologiste a su découvrir les premières formes du reptile. Les mers dévoniennes étaient habitées par un grand nombre d’animaux de cette espèce, et elles les déposèrent par milliers sur les roches de nouvelle formation. Il devenait évident que nous remontions l’échelle de la vie animale dont l’homme occupe le sommet ". Enfin, une page plus loin, les voyageurs découvrent une mine de charbon caractéristique de l’époque carbonifère et permienne : " A cette âge du monde qui précéda l’époque secondaire ". Il en est alors fini avec l'ère primaire ce qui correspond quand même à un voyage d’environ 330 millions d’années.

De la géologie nous passons alors à la paléontologie, et il faut alors attendre 70 pages environ pour que les explorateurs arrivent en pleine ère secondaire : " Voilà toute la flore de la seconde époque du monde, de l'époque de transition ". Effectivement, quelques pages plus loin, et à propos du combat de deux animaux d'abord difficilement identifiables, le professeur Lidenbrock reconnaît un : " ichtyosaurus " et un : " plesiosaurus " dinosaures typiques de l'ère secondaire, et plus particulièrement du jurassique. Entre temps, Jules Verne fait voyager quelques moments ses héros en pleines ères tertiaire et quaternaire : " Voilà la mâchoire inférieure du mastodonte, disais-je ; voilà les molaires du dinotherium ; voilà un fémur qui ne peut avoir appartenu qu'au plus grand de ces animaux, au megatherium ". Ces dinosaures sont effectivement typiques de ces ères géologiques :

L'arrivée dans l'ère tertiaire se fait, quant à elle et outre la digression précédente, 30 pages plus loin. Encore une fois, c'est par la paléontologie que se fait la datation des terrains environnants, puisqu’Axel, le narrateur, fait référence à des carapaces de glyptodons gisant sur le sol : " J'apercevais aussi d'énormes carapaces dont le diamètre dépassait souvent quinze pieds. Elles avaient appartenu à ces gigantesques glyptodons de la période pliocène dont la tortue moderne n'est plus qu'une petite réduction ". La période pliocène est clairement mentionnée ici, datation correcte puisque le glyptodon appartient réellement à la période pliocène - pléistocène, le pléistocène correspondant à la période la plus ancienne du Quaternaire, celle des principales glaciations.

Quelques pages plus loin, c'est aux origines de l'homme que nous assistons. En effet, à la page 305, le professeur Lidenbrock découvre une tête humaine, au milieu d'une mer d'ossements de toutes sortes. Par la nature des terrains environnants, le professeur Lidenbrock peut ainsi confirmer la théorie de MM. Milne - Edwards et de Quatrefages selon laquelle les origines de l'homme remontent au Quaternaire : " L'authenticité d'un fossile humain de l'époque quaternaire semblait donc incontestablement démontrée et admise ". D'ailleurs, page 312, ce même professeur ne déclare-t-il pas : " c'est là un homme fossile, et contemporain des mastodontes dont les ossements emplissent cet amphithéâtre ".

Finalement, Axel nous prouve qu'il s'agit bien d'un voyage dans le temps auquel il aspirait depuis longtemps : " Ce rêve où j'avais vu renaître tout ce monde des temps anté-historiques, des époques ternaire et quaternaire, se réalisait donc enfin ! ".
 
 

C) – Des origines de la terre aux origines de l'homme.

L'évolution de la terre a suivi une spirale de temps en expansion, depuis que sa surface a commencé à se solidifier, il y a 4 milliards d'années. Tandis que la croûte se fissurait, se reformait et s'épaississait, les éruptions volcaniques crachaient d'énormes quantités de gaz brûlants. Le refroidissement de la surface a entraîné la condensation de l'eau et la pluie, qui a constitué les océans. Les réactions chimiques déclenchées par le rayonnement ultraviolet, les éclairs ou les impacts météoritiques ont engendré divers composés carbonés, dont les acides aminés, matériau constitutif de la vie.

Des fossiles d'algues primitives (les stromatolites) âgés de 3,5 milliards d'années ont été découverts en Australie, prouvant ainsi que la vie existait.

Il y a 3 milliards d'années, les algues bleu-vert ont inauguré le processus de photosynthèse en commençant à libérer de l'oxygène. Les animaux marins ont alors fait leur apparition, comme par exemple les méduses puis les coquillages, il y respectivement 600 et 570 millions d'années (début de l'ère primaire), suivis par les poissons osseux. Végétaux et animaux se sont risqués sur la terre ferme, il y a environ 400 millions d'années (dévonien).

Puis les forêts tropicales et les marais se sont étendus, se peuplant de vers, d'araignées et d'insectes, puis de reptiles, d'amphibiens et d'insectes volants. L'un des groupes de reptiles a donné naissance aux dinosaures, et un autre aux mammifères, il y a 225 millions d'années (début de l'ère secondaire).

Tant que les dinosaures ont dominé la planète, les mammifères sont restés des créatures nocturnes ; lorsque ces derniers ont pris l'avantage, il y a 65 millions d'années (début de l'ère tertiaire), sont apparus les ancêtres des bovins, des chevaux, des éléphants et, enfin, l'homme (début de l'ère quaternaire).
 
 

D) – Des théories a priori contradictoires.

A l'époque où Jules Verne écrivit Voyage au centre le terre, en 1864, de nombreuses théories contradictoires s'affrontaient quant à la nature de l'intérieur de la planète. Pour certains géologues, elle contenait une boule de gaz incandescent sous pression (ce que défend Axel), tandis que d'autres soupçonnaient déjà l'existence de plusieurs enveloppes renfermant des matériaux distincts (théorie de Davy et Poisson défendue par Lidenbrock).

Plus d'un siècle plus tard, l'homme a peu de preuves supplémentaires à porter au crédit de son analyse de la constitution de la terre, et l'essentiel de notre connaissance ne vient pas de forages, mais de l'étude des ondes sismiques engendrées par les secousses telluriques.

L'étude de la propagation des ondes sismiques montre que l'intérieur de la planète est loin d'être uniforme. Continents et fonds marins sont constitués par la croûte, mince enveloppe de roche solide et relativement légère. Sous la croûte se situe le manteau, dont l'épaisseur s'étend à peu près jusqu'à mi-chemin du centre de la terre, et où la chaleur et la pression augmentent avec la profondeur (ce qui conforte alors la théorie d'Axel).

Le manteau, dans sa partie supérieure, est relativement froid et constitue, avec la croûte, une région solide appelée lithosphère. Plus bas, l'asthénosphère, ou " sphère faible ", est le siège de températures élevées auxquelles la roche tend à se comporter comme un liquide. Plus bas, dans la mésosphère, la pression est plus intense encore et empêche la roche de se liquéfier, en dépit des très fortes températures qui y règnent.

Au-delà de 2900 km profondeur, le manteau cède la place au noyau. Comme celui-ci ne laisse pas passer certaines ondes sismiques et en dévie d'autres, les géologues en ont déduit qu'il est probablement liquide mais possède un centre solide. Il est très certainement constitué de fer, mêlé à divers autres éléments comme le nickel, en moindre quantité.

Du fait des conditions qui y règnent, le noyau terrestre est beaucoup plus inaccessible encore à l'homme que l'espace. Son cœur est le siège de pressions de l'ordre de 3 à 4 millions d'atmosphères, et sa température atteint très probablement 5000 degrés Celsius, de sorte qu'il est inutile d'espérer en effectuer l'exploration au moyen de quelque machine que ce soit.

Il existe ainsi deux types de croûtes, celle qui est continentale et celle qui est océanique.

La croûte continentale flotte ainsi sur le manteau à la manière d'un iceberg sur l'océan. Elle a une profondeur moyenne de 30 km, mais elle s'enfonce sous les montagnes jusqu'à 65 km.

Par contraste, la croûte océanique est beaucoup plus mince. Elle ne mesure que 8-10 km en certains endroits, ce qui permettrait presque d'en atteindre le fond par forage, si n'étaient imposées les difficultés liées au milieu océanique.

Bien qu'ils fassent figure d'égratignures, comparés aux 4000 km de rayon terrestre, les forages ont montré que la température s'élève avec la profondeur (elle peut atteindre 49 degrés Celsius, par exemple, dans certaines mines d'or) et fournit des indices concernant la nature de l'intérieur du globe.

Or, la théorie défendue par Lidenbrock présente l'avantage de rendre la descente possible, même à une profondeur relativement peu importante, ce que ne permet pas la théorie d'Axel. "Il faut que le centre de la terre soit froid Jules Verne ne prend d'ailleurs pas de risques. Dans la conclusion, Axel continue à soutenir qu'il y a une chaleur centrale. De toute façon, ils ne sont pas parvenus au centre - et par un tour de passe-passe qui est fort courant, Jules Verne fait dire à Axel :

" Mais j'avoue que certaines circonstances encore mal définies peuvent modifier cette loi sous l'action de phénomènes naturels. " ".

Il est clair aujourd'hui que pour comprendre l'intérieur du globe terrestre, il faut mélanger en fait ces deux théories qui ne sont pas si contradictoires ce qui est souvent le cas avec les innombrables théories que l'homme a pu élaborer depuis longtemps et à propos de tout (cf., par exemple, celles concernant la disparition des dinosaures).
 
 

E) – L'appropriation de l'espace.

Tout au long de leur périple, les voyageurs ne manquent pas de nommer les différents éléments constituant les décors de leur parcours. Cette nomenclature et nomination des faits d'ordre naturel couronne en quelque sorte la " vieille géographie " du milieu du 19° siècle, celle où la géographie physique était prépondérante. Notons ainsi, et par ordre d'apparition dans le roman :

Les principaux protagonistes prêtent ainsi leur nom à des éléments naturels. Ce principe qui consiste à nommer, à baptiser des éléments naturels procède de la démarche géographique qui permet ainsi une meilleure appropriation et possession intellectuelle de l'espace, ce dernier étant totalement inconnu aux explorateurs. Cela leur permet alors d'exorciser une forme d'angoisse liée à l'incertitude de l'aboutissement du voyage (c'est le principe du voyage initiatique). Il s'agit pour l'homme, encore une fois, de dominer l'espace.
 
 

F) – De l'Islande à l'Italie : un autre moyen de voyager dans le temps.

Outre ce voyage au centre de la terre qui emmène les voyageurs dans les entrailles du globe, Jules Verne fait faire à ses héros un autre type de voyage dans le temps, en donnant comme point de départ de l'aventure l'Islande, et comme point d'arrivée l'Italie. En effet, nous pouvons déceler là aussi la volonté de l'auteur de faire voyager ses héros à la fois dans l'espace mais aussi dans le temps. L'Islande comme point de départ n'est pas innocent, de même que l'Italie comme point d'arrivée :

 

ISLANDE

ITALIE

Sneffels = volcan éteint

Stromboli = volcan en activité

Lépreux

Enfant gardien des vignes

Lichens

Raisins

Pays froid, neuf, vierge

Pays chaud, ancien, habité

Direction de départ = N.O.

Direction d'arrivée = S.E.


 

G) – Un voyage aux nombreuses boucles.

Ce voyage au centre de la terre que nous offre Jules Verne présente de nombreuses boucles, à la fois en référence à la mythologie gréco-romaine, à la géologie (réelle et/ou imaginaire), et parfois en référence au voyage proprement dit.

La première boucle, ou premier parallèle, que nous pouvons mettre en évidence, concerne le complexe d’Empédocle. En effet, comment ne pas évoquer le nom de ce philosophe grec qui s'est jeté dans le cratère d'un volcan. D'ailleurs Michel Serres a justement écrit que Voyage au centre de la terre" est l'ouvrage parfait du complexe d'Empédocle [...] : le voyage relie la bouche d'un volcan éteint à un cratère en pleine activité ".

Le deuxième parallèle associe directement la collection de géodes du professeur Lidenbrock et la structure interne du globe découverte par les aventuriers. Car, là aussi, comment ne pas remarquer que le centre de la terre que nous décrit Jules Verne est creux, et que par conséquent la terre est en fait une énorme géode. Or, une fois atteint ce centre de la terre, Lidenbrock peut prétendre alors, avec beaucoup d’imagination, ranger la terre dans sa collection de géodes

Le troisième parallèle concerne le voyage en lui-même. Car nous pouvons là aussi mettre en évidence deux boucles, parmi évidemment bien d’autres possibles. D’une part, et nous l’avons montré dans le cadre de ce mémoire, nous avons affaire ici à une véritable boucle temporelle : le voyage nous emmène des origines de la terre aux origines de l’homme, pour revenir à la fin du roman aux hommes de la fin du 19° siècle (qui est aussi le point le départ du dit roman, avec une date précise : " Le 24 mai 1863, un dimanche "). Mais d’autre part, remarquons qu’au climat froid de l’Islande (donc correspondant à l’idée que se fait Lidenbrock de la température de l’intérieur du globe, et permettant ainsi la descente) s’oppose le soleil ardent de l’Italie (donc correspondant à la théorie d’Axel, celle de la chaleur interne). Nous avons alors affaire ici à une boucle dialectique opposant mais réunissant aussi deux ensembles contradictoires qui tendent à se rejoindre pour former un tout relativement cohérent, celui du roman proprement dit.

A travers ses nombreux romans, Jules Verne nous fait donc voyager dans l’espace mais aussi dans le temps. Cet espoir pluri-séculaire de remonter le temps constitue une source d’inspiration inépuisable que de nombreux auteurs ont exploitée. Voyage au centre de la terre est ainsi un bon exemple illustrant cet état de fait, où les héros font alors preuve d’ubiquité temporelle : ils se retrouvent en un même lieu à deux époques différentes, à la fois en 1864 et plusieurs millions d’années en arrière, dans un écosystème (ou plus exactement un " oïkosystème " ) bien différent de celui qu’ils connaissent. C’est la dualité de leur voyage qui constitue donc notre problématique.
 
 

H) - Un voyage surtout imaginaire ?

La retranscription précise des lieux visités par les explorateurs ainsi que des différentes observations correspondantes (dates, sites, situations, etc...) permet de mettre en évidence des incohérences notables concernant la nature même et l’itinéraire du voyage. Néanmoins, ces incohérences (ou anomalies, erreurs de la part de l’auteur) doivent être envisagées sous l’angle de l’imaginaire et de l’irréel. Or, c’est justement parce que Jules Verne a le souci permanent de situer les faits dans le temps et dans l’espace que nous pouvons relever ces différentes incohérences. Pour ce faire, reprenons alors le fil du voyage.

Le voyage proprement dit, c’est-à-dire la descente au centre de la terre, une fois les voyageurs arrivés en haut du Sneffels, commence le 28/06/1863. Le 01/07/1863, ils atteignent la base du cratère et font malheureusement une erreur dans le choix de la galerie à emprunter. Or, page 161, Jules Verne (ou Axel, le narrateur) commence le chapitre XIX par : " Le lendemain mardi, 30 juin, à six heures, la descente fut reprise ", alors que la narration concerne des faits se déroulant après ceux de la narration des pages précédentes. Qu’importe, il s’agit sûrement là d’une simple erreur de l’auteur.

Le voyage se poursuit ainsi normalement, et le 15/07/1863, ils sont alors à 7 lieues sous terre et à 50 lieues du Sneffels, " sous la pleine mer ", ce qui constitue une indication supplémentaire de l’itinéraire du voyage. Les mêmes types d’informations nous sont fournies page 202, le dimanche 19/07/1863. Ils sont ainsi à 85 lieues de la base du Sneffels, sous l’Atlantique, et même à 16 lieues sous terre d’après le professeur Lidenbrock (12 lieues pour Axel, 2 pages plus loin !!!). Idem page 210, le 07/08/1863, où ils sont à 30 lieues sous terre et environ à 200 lieues de l’Islande. Et enfin, même données pages 245 et suivantes, le 11/08/1863 où ils sont à 35 lieues sous terre (" Ainsi, dis-je en considérant la carte, la partie montagneuse de l’Ecosse est au-dessus de nous, et, là, les monts Grampians élèvent à une prodigieuse hauteur leur cime couverte de neige ").

C’est alors que nous arrivons à un point crucial du voyage, là où nous pouvons déceler soit, une énorme incohérence de la part de Jules Verne, soit la preuve incontestable que ce voyage est purement et simplement imaginaire. En effet, une fois les côtes de la mer Lidenbrock atteintes, et après une petite visite du rivage, la volonté du professeur Lidenbrock est évidemment de procéder à la traversée de cette dernière. Le début de la traversée commence ainsi le 13/08/1863. Le lendemain, les voyageurs ont déjà parcouru 35 lieues depuis la côte, le surlendemain, ils sont à 100 lieues de la même côte, et le jeudi 20/08/1863 ils atteignent l’îlot Axel, à 270 lieues de la côte, soit environ à 600 lieues de l’Islande. Or, compte tenu de l’itinéraire emprunté, et en partant du principe que le voyage a été rectiligne, il est intéressant de remarquer que cet îlot Axel se situe, à quelques lieues près, très exactement sous la ville d’Hambourg, là où Graüben attend son futur mari... Repartant de l’îlot en question, la tempête les ramène en réalité à leur point de départ, à quelques lieues près de là où ils partirent, le 13/08/1863.

Or, c’est à partir de ce même point, et après quelques pérégrinations supplémentaires le long de la côte, que s’effectue leur remontée dans le ventre du Stromboli, alors qu’en réalité ils sont revenus sous les Monts Grampians, en Ecosse. Or, à la page 297, Axel et le professeur Lidenbrock déclarent avoir parcouru environ 900 lieues depuis Reykjawik et être sous la Méditerranée, ne sachant pas que la tempête les a en fait ramenés à leur point de départ. Pourtant, 900 lieues, c’est ce qui sépare à peu près (réellement) Reykjawik du Stromboli. Cela est donc très étonnant. Réellement (si nous pouvons employer ce terme) ils sont sous l’Ecosse, imaginairement ils sont sous le Stromboli. Pour autant, la remontée les ramène effectivement sur les flancs du Stromboli. Cela est-il dû alors au dérèglement de la boussole (consécutif au contact avec la boule de feu, page 288) ? Au contraire, peut-être n’a-t-elle pas été du tout touchée par la boule de feu. Ainsi, ils ne seraient pas revenus à leur point de départ, mais ils seraient réellement arrivés sous la Méditerranée, et plus particulièrement sous le Stromboli, rendant leur voyage alors possible... Tout cela est quand même étrange, puisque la boussole continue à indiquer le nord à la place du sud, même une fois les voyageurs revenus sur la terre ferme.


DATE(S)
PAGE(S)
LIEU
OBSERVATION(S)
24/05/1863
1
N° 19 de Königstrasse, Hambourg. Début de la narration.
?
66
Arrivée à Copenhague.  
02/06/1863
73
Départ pour Reykjawik.  
04/06/1863
75
Peterheade, côtes d’Ecosse en vue.  
11/06/1863
75
Cap Portland en vue.  
12/06/1863 (?)
76
Arrivée à Reykjawik.  
16/06/1863
100
Départ de Reykjawik pour le Sneffels. Connaissance de Hans.
24/06/1863
143
Arrivée en haut du Sneffels.  
28/06/1863
 144-145
 Descente au centre de la terre. Le soleil apparaît (pour la dernière fois) et permet de trouver le bon chemin.
01/07/1863
 154
Début du voyage proprement dit, une fois arrivé en bas du cratère. Direction E.-S.-E. ; 08H17 ; 6° C.

Observation des laves issues de l’éruption de 1229.

30/06/1863
161
  Mauvais choix de galerie.

Terrains du Silurien.

01/07/1863
169
  Terrains du Dévonien, puis du Carbonifère.
07/07/1863
176
  Retour au point de jonction des deux galeries.
08/07/1863 (?)
183
  Terrains primitifs, granites.
15/07/1863
200
7 lieues sous terre, à 50 lieues du Sneffels, sous la pleine mer. Voûte granitique.
18/07/1863
201
  Grotte assez vaste.
19/07/1863

 

 202

 

16 lieues sous terre (pour Lidenbrock), 12 lieues sous terre (pour Axel, 2 pages plus loin !) ; à 85 lieues depuis base du Sneffels, sous l’Atlantique. Direction E.-S.-E. ; chaleur théorique de 1500° C., chaleur pratique (réelle) de 27,6° C. !!!
07/08/1863
210
30 lieues sous terre ; à environ 200 lieues de l’Islande.  Axel se perd. Toujours du granite.
09/08/1863
228
  Axel est retrouvé.
10/08/1863
233 et +
  Mer Lidenbrock. Eres Secondaire et Tertiaire.
11/08/1863
 245 et +
35 lieues sous terre (au-dessus = Monts Grampians en Ecosse) ; à 350 lieues de l’Islande. L’aiguille de la boussole se relève.
13/08/1863
252
  Début de la traversée de la mer Lidenbrock.
14/08/1863
256
A 35 lieues de la côte. 32° C. ; poissons du Dévonien ?
15/08/1863
263 et +
A environ 100 lieues de la côte.  
17/08/1863
266 et +
  Epoque Jurassique.
18/08/1863
268 et +
  Bataille entre animaux de l’ère Secondaire : un Plesiosaurus et un Ichthyosaurus. 
20/08/1863
 274 et +
A environ 270 lieues de la mer (= côte, cf. page 297) ; A plus de 600 lieues de l’Islande. Ilot Axel.
21/08/1863 et jours suivants
281 et +
 40 lieues sous terre (cf. page 292). Tempête ; page 288 = boule de feu (=> inversion de la boussole ?, page 298).
25/08/1863

 

 291 et +

 

 A 900 lieues de Reykjawik ? Fin de la tempête, retour sur la côte. Malheureusement retour au point de départ (donc théoriquement ils ne sont pas sous la Méditerranée...). 
26-27/08/1863
 
 

 

 292 à 332

 

 Page 327 : plus que 1500 lieues à franchir pour atteindre le centre de la terre, soit environ 6000 kms !!! Glyptodons (Tertiaire + Quaternaire) ; Crânes humains + homme fossile (Quaternaire) ; végétation du tertiaire ; réalisation du rêve d’Axel ; homme vivant immense ; grotte granitique bouchée.
 27/08/1863 et jours suivants

 

 332 et +

 

 Sous le Stromboli ?

 

Explosion de la grotte, début de la remontée ; page 350 = aiguille de la boussole affolée, + de 70° C. (page 354) ; page 358 = arrivée et fin de la remontée ; page 364 = arrivée sur les flancs du Stromboli.
29/08/1863
368
Stromboli. Réception par des pêcheurs.
31/08/1863
368
Départ pour Messine.  
04/09/1863
368
Départ pour Marseille.  
07/09/1863
369
Arrivée à Marseille.  
09/09/1863
369
Arrivée à Hambourg.  


Itinéraire et chronologie du voyage



Un voyage surtout imaginaire ?

CONCLUSION.

Voyager dans le centre de la terre, c'est aussi, pour Jules Verne, voyager dans le temps. Et les références ici ne sont pas qu'anecdotiques ou simplement allusives. L'auteur développe ainsi une véritable construction littéraire qui s'appuie fortement sur l'aspect temporel du voyage proprement dit, c'est-à-dire le temps qu'il faut pour descendre, mais aussi sur une deuxième temporalité, celle de l'observation, par couches géologiques interposées, des écosystèmes d'autrefois, maintenant disparus à la surface de la terre, mais encore pérennes dans les entrailles de cette dernière. Cette dualité du voyage est ainsi fascinante, car c'est elle, en partie, qui fait de celui-ci un voyage extraordinaire, au sens vernien du terme.

La référence directe à l'écologie humaine, mais si celle-ci n'existe pas encore en tant que telle en cette fin de 19° siècle, est prégnante dans le roman, et c'est l'une des raisons qui est à l'origine de ce modeste mémoire. Néanmoins, nous n'avons pas voulu faire, comme vous l'aurez constaté, une histoire de l'écologie humaine ou encore son épistémologie au travers de l'étude d'un auteur et plus particulièrement de l'un de ses roman. Il s'est juste agi d'utiliser l'approche transdisciplinaire prônée par celle-ci pour entrevoir d'autres aspects de roman de Jules Verne trop souvent analysé comme étant avant tout une forme de voyage initiatique. Certes, nous avons bien affaire à un voyage initiatique, mais pas seulement, et ces différents types de voyages qui caractérisent Voyage au centre de la terre (initiatique, dans le temps, etc...) sont aussi plus complémentaires que contradictoires.

Nous avons choisi de mettre en évidence la dualité de ce roman (espace-temps) en expliquant et en analysant les nombreuses références géologiques et paléontologiques dont Jules Verne se sert. Certes, il utilise d'autres procédés, comme les références mythologiques, pour accentuer le caractère dual et doublement temporel du voyage, mais ce choix de notre part a été guidé par des connaissances en géologie et en paléontologie beaucoup plus assises et approfondies que celles que nous avons en mythologie grecque et romaine. La transdisciplinarité est un idéal, elle est rarement un état de fait a fortiori lorsque nous n'avons que 25 ans !!!

Ainsi, et à l'inverse d'un mémoire de D.E.A. ou d'une thèse de Doctorat, le plan adopté dans ce mémoire est très largement décousu, le fil directeur étant de montrer à travers différentes perspectives l'aspect dual du voyage, un voyage à la fois dans l'espace et dans le temps, et par conséquent, doublement temporel. De même, nous n'avons pas la prétention d'avoir apporté de la connaissance à la recherche scientifique, nous avons seulement voulu présenter notre point de vue et notre analyse sur ce roman de Jules Verne. Ce faisant, ce modeste travail (quantitativement et qualitativement) doit être considéré beaucoup plus comme un essai (avec l'ambition, là aussi très modeste, d'une approche trandisciplinaire) que comme un véritable mémoire de recherche universitaire construit autour d'un plan à vocation démonstrative. Notre objectif n'a pas été de démontrer que nous avons affaire à un voyage dans le temps, mais seulement de montrer cet autre caractère du voyage proposé par l'auteur.

Cette volonté et ce constat se manifestent ainsi, comme nous l'avons déjà dit avant, dans l'agencement du plan et dans le choix de ce dernier. Ainsi, la partie correspondant très précisément au titre de ce mémoire ne représente en fait que très peu de pages par rapport à l'ensemble du travail. Car nous avons réellement voulu avoir une approche transdisciplinaire, en montrant différentes facettes de ce voyage. La troisième partie correspond donc à cette volonté, et s'articule pour ce faire autour de plusieurs sous-parties se suffisant chacune à elles-mêmes, mais étant aussi complémentaires, notamment de par leur objectif : montrer que ce voyage dans les entrailles du globe est aussi un voyage dans le temps.

Enfin, et ceci constitue en quelques sortes l'ouverture de ce travail, il serait intéressant de voir si notre analyse constitue une exception à la règle, à savoir qu'il n'y a que dans ce roman de Jules Verne qu'espace et temps sont autant associés, ou au contraire, comme nous le pensons, que c'est dans l'ensemble des Voyages Extraordinaires que cette association se développe. De même, les nombreuses boucles auxquelles nous avons fait référence dans ce roman, se manifestent-elles aussi avec autant de prégnance dans les autres romans constituant les Voyages Extraordinaires ? Ces mêmes Voyages Extraordinaires doivent-ils aussi être interprétés sous l'angle de la mythologie grecque et romaine ? ; car rappelons-nous :

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Joachim du Bellay, (1558)


Pour citer cette analyse :

Dupuy Lionel (2005). En relisant Jules Verne. Un autre regard sur les Voyages Extraordinaires. Dole, La Clef d'Argent, pp. 17-46.


Pour prolonger cette analyse :

* ma thèse en géographie sur Jules Verne : lien

* des articles en ligne : lien