Les Enfants du Capitaine Grant. Quand géographique rime avec pédagogique...

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Robur le conquérant Les Enfants du capitaine Grant

Les Enfants du capitaine Grant.

Voyage autour du monde.

 

 

Quand géographique rime avec pédagogique…

 

 

S’il est un roman de Jules Verne où « géographique » rime parfaitement avec « pédagogique », c’est bien dans Les Enfants du capitaine Grant. Publié en 1866-67 (fin 1865 dans le Magasin d’Éducation et de Récréation), ce dernier se base avant tout, comme dans bien d’autres récits de l’auteur, sur un cryptogramme qui reste à déchiffrer. C’est ainsi une bouteille jetée à la mer (nous aurions déjà envie de dire « à la mère »…), et retrouvée forcément par hasard, qui va lancer l’intrigue de ce qui constitue l’un des ouvrages, certes les plus longs, mais surtout les plus beaux et les plus riches de Jules Verne.

 

L’objet de cette aventure est la recherche d’un père, le capitaine Grant. Pour ce faire, les différents protagonistes vont voyager autour du globe terrestre, le long du 37° parallèle, dans l’hémisphère sud. La géographie est au cœur de ce Voyage Extraordinaire, et elle incarnée en personne par Paganel, un homme aussi savant que distrait, qui va essayer tant bien que mal de percer les mystères d’un texte bien plus difficile à déchiffrer qu’il n’y paraît. Tels sont aussi les mystères de la géographie, qui a pour ambition de comprendre la terre, cette terre que les hommes parcourent incessamment depuis l’origine des temps. Or ce voyage interroge aussi sur les mystères de l’homme et de son évolution, à une époque où de nombreuses théories contradictoires s’affrontent à tous points de vue. Enfin, la présence du jeune Robert Grant, l’un des enfants du capitaine que l’on recherche désespérément, nous rappelle à quel point géographique doit rimer avec pédagogique, ce que Jules Verne accompli à merveille dans ce roman aussi long que remarquable.

 

 

I - Géographie des mystères et mystères de la géographie.

 

A) Un manuscrit emblématique du XIX° siècle.

 

A l’origine de l’intrigue figure donc une bouteille jetée à la mer, et retrouvée dans des circonstances étonnantes (propres à l’imagination de l’auteur). Cette dernière semble ainsi être « « Une bouteille de la maison Cliquot », dit simplement le major. - Et, comme il devait s’y connaître, son affirmation fut acceptée sans conteste » (page 14). Ce premier élément, qui certes peut apparaître parfaitement anodin, est en réalité plus important qu’il n’y paraît. Au XIX° siècle déjà, l’une des plus grandes maisons produisant du Champagne en France appartenait à une certaine Veuve Clicquot (avec un « c » en plus dans le nom), femme déterminée et courageuse, qui après la mort prématurée de son mari décide de reprendre le flambeau de la Maison et de faire briller partout dans le monde les bulles de son exquis breuvage. Cette femme, morte en 1866, était considérée par ses contemporains comme la « grande dame de la Champagne ». Ainsi donc, au XIX° siècle, « Clicquot » résonnait directement avec « veuve » (et détermination, courage, volonté), ce qui n’a pu échapper à Jules Verne. Car, et c’est là que réside l’intérêt de cette mise en relation, il ne faut pas oublier que dans ce roman nous avons affaire à deux femmes bien déterminées et dont une se sent bien seule (malgré la présence de son frère) : Mary Grant, d’une part, et Lady Glenarvan, d’autre part, véritable mère de substitution finalement pour ces enfants abandonnés à leur triste sort. Expliquer dans le roman que cette bouteille jetée à la mer vient de la Maison « Cliquot », c’est procéder à une référence très facile à comprendre (notamment à l’époque) et qui sous-tend le reste de l’aventure : sans détermination, rien ne peut se faire (Jules Verne déclarera d’ailleurs plus tard : « Rien ne s’est fait de grand qui ne soit une espérance exagérée »). Et ce sont bien là des femmes qui vont faire avancer les choses. Rappelons d’autre part que le début de l’intrigue se déroule en Ecosse (avec de nombreuses références à Walter Scott), une terre si chère à Jules Verne, écossais du côté… de sa mère ! Quand géographique rime avec pédagogique, c’est au féminin qu’il faut le conjuguer !

 

Autre élément important relatif à cette bouteille, après le contenant intéressons-nous plus particulièrement au contenu. Le texte retrouvé dans la bouteille, à moitié détruit, est traduit dans trois langues différentes, mais conserve toujours le même sens. Tout cela n’est pas sans rappeler un autre fait marquant du XIX° siècle : Champollion qui en 1822 déchiffre les hiéroglyphes grâce à la fameuse pierre de Rosette. En effet, comment ne pas voir ici aussi un parallèle troublant entre le manuscrit mystérieux du roman de Jules Verne et cette pierre de Rosette qui a permis, justement parce qu’elle reproduit en trois langues différentes le même texte (écriture hiéroglyphique, démotique et grecque), de comprendre et de déchiffrer les hiéroglyphes. De Champollion à la veuve Clicquot, Jules Verne traverse ainsi tout le XIX° siècle et y laisse lui-aussi sa marque. Peut-être est-ce de là (l’exploit de Champollion) que Jules Verne tire son goût pour les cryptogrammes dans ses romans ? Pour autant, faut-il douter de cette référence, indirecte, faite aux hiéroglyphes ? Non, car Jules Verne lui-même fait directement la référence à la fin de son roman : « […] ce document passablement hiéroglyphique, que huit jours après son naufrage, il avait enfermé dans une bouteille et confié aux caprices des flots. » (page 897, lors du récit d’Harry Grant qui permet aussi de comprendre pourquoi Paganel s’est trompé, une fois de plus…).

 

L’intrigue est donc lancée à partir d’une double référence historique (des références datant toutes du XIX° siècle). Pour percer le mystère que renferme ce message, à l’image de Champollion avec les hiéroglyphes, il faudra toute la détermination dont a fait preuve la Veuve Clicquot après le décès prématuré de son mari. Parachevant ces éléments, c’est par un requin ayant énormément voyagé autour du globe que le message est apporté à la connaissances des différents protagonistes. Ce requin est là aussi pour rappeler que cette aventure va porter certes une forte dimension géographique (incarnée par le géographe Paganel), mais qu’elle sera surtout parsemée de nombreuses épreuves et difficultés de tous genres (dimension initiatique). Les enseignements dispensés par les « pairs » de Robert lui permettront d’affronter toutes ces étapes initiatiques (dimension pédagogique). Chose amusante, la traduction française de « peer » (en anglais = membre de la Chambre des Lords) est aussi « pair » : or Lord Glenarvan fait bien sûr partie de la Chambre des Lords ! Tout n’est donc ici qu’affaire de traduction, d’interprétation, d’analyse. Certes, mais encore faut-il savoir bien traduire ce que l’on nous met entre les mains…

 

Toute cette aventure autour du monde (tel est d’ailleurs le sous-titre du roman) est aussi à l’image de ce que nous avons déjà analysé dans le cadre de Cinq semaines en ballon, notamment de par les références, directes ou indirectes, qui sont faites à Œdipe et au Sphinx. Dans Les Enfants du capitaine Grant, la référence au célèbre passage mythique est indirecte, mais elle est bien présente : Paganel, perché dans son arbre, au-dessus de tout le monde (plus proche de Dieu, donc de la vérité…), telle une vigie, et répondant aux incessantes questions de ses collègues, finit par réaliser que la réponse initialement donnée concernant le déchiffrement du texte est en réalité fausse (influencé qu’il était par les premières déductions faites par Glenarvan et ses amis). Car c’est bien homme qu’il va falloir trouver. Le seul problème, c’est où ? La réponse est donc toute trouvée, mais nos héros ne savent pas où l’appliquer… : « Ils venaient de ressaisir le fil de ce labyrinthe dans lequel ils se croyaient à jamais égarés. Une nouvelle espérance s’élevait sur les ruines de leurs projets écroulés. Ils pouvaient sans crainte laisser derrière eux ce continent américain, et toutes leurs pensées s’envolaient déjà vers la terre australienne. » (page 279). Véritable énigme (posée par le Sphinx), ce mystérieux message est aussi un authentique fil d’Ariane, évoluant à la faveur d’une nouvelle interprétation, d’une nouvelle exégèse, à savoir maintenant celle de Paganel, celui qui sait la géographie (du moins qui est censé la savoir…). Cependant, ce Paganel, aussi doué soit-il, est un homme parfois bien distrait. Sa vision de la géographie est idéale et idéalisée…

 

 

B) Une géographie idéale et idéalisée : Paganel.

 

La dimension géographique de ce roman est donc fortement marquée par la présence de Paganel, le scientifique de service : « […] Jacques-Eliacin-François-Marie Paganel, secrétaire de la Société de Géographie de Paris, […], qui, après avoir passé vingt ans de sa vie à faire de la géographie de cabinet, a voulu entrer dans la science militante, et se dirige vers l’Inde pour y relier entre eux les travaux des grands voyageurs. » (page 66) ; « En ce qui concerne Lady Helena, quand il apprit qu’elle était la fille de William Tuffnel, ce fut une explosion d’interjections admiratives. Il avait connu son père. Quel savant audacieux ! Que de lettres ils échangèrent, quand William Tuffnel fut membre correspondant de la Société ! C’était lui, lui-même, qui l’avait présenté avec M. Malte-Brun ! Quelle rencontre, et quel plaisir de voyager avec la fille de William Tuffnel ! » (page 75).

 

Le géographe de l’aventure s’appelle ainsi Paganel : comment ne pas voir dans son nom une référence directe à l’étymologie latine de « paysan » (paganus, qui donne par la suite « païen » ; Jules Verne fait d’ailleurs référence directement à la « mythologie païenne » à la page 676 ), cette même étymologie qui signifie littéralement « celui qui vit du travail de la terre, celui qui travaille la terre » ? Or notre homme est géographe, c’est-à-dire que c’est un spécialiste de l’étude de la terre, dans toutes ses déclinaisons. Il est donc un spécialiste de la terre, mais d’une terre théorique, n’ayant jamais voyagé jusqu’à présent ! Or la pratique n’est pas toujours aussi évidente que la théorie. Paganel va en faire l’expérience lui-aussi, car il n’est pas un homme de terrain : « Vous avez donc traversé ce pays ? dit-il. - Parbleu ! répondit sérieusement Paganel. - Sur un mulet ? - Non, dans un fauteuil. » (page 120). Cette célèbre remarque de Paganel en dit long sur sa connaissance de la géographie, et dénote indirectement d’une critique faite par Jules Verne à l’encontre de ces géographes de cabinet, peut-être lui-même frustré de ne pas pouvoir voyager plus que cela !

 

Paganel est une véritable encyclopédie, un manuel d’histoire et de géographie qui ne demande qu’à être feuilleté : « Vous parlez comme un livre, Paganel, répondit Glenarvan. - Et j’en suis un, répliqua Paganel. Libre à vous de me feuilleter tant qu’il vous plaira. » (page 171). Quelques pages plus loin, Jules Verne nous confirme cet état de fait : « Et bien, Thalcave s’est trompé cette fois, riposta Paganel avec une certaine aigreur. Les Gauchos sont des agriculteurs, des pasteurs, pas une autre chose, et moi-même, je l’ai écrit dans une brochure assez remarquée sur les indigènes des Pampas. » (page 193). Certes, Paganel l’a bien écrit, mais pour autant est-il allé sur le terrain pour vérifier si tout est juste ? Pour Paganel, la force de l’écriture, du texte, est supérieure aux réalités du terrain. La présence d’un manuscrit incomplet, à l’origine de cette aventure, traduit l’idée selon laquelle ce qui est écrit est forcément vrai sur le terrain, ou doit s’appliquer sur le terrain (repensons dans cette perspective aux Tables de la Loi). Or tout cela est bien théorique, hypothétique. Si Champollion a su déchiffrer les hiéroglyphes, c’est aussi parce qu’il a réalisé assez tôt qu’il lui faudrait apprendre également l’éthiopien et le copte, donc en revenir aux réalités (f)actuelles du terrain.

 

Paganel a finalement une vision idéalisée de la géographie : il ne cesse d’exalter, de sublimer sa discipline, au point, lors de son retour sur le Duncan après la traversée du continent sud-américain, de rédiger « un ouvrage intitulé : Sublimes impressions d’un géographe dans la Pampasie argentine. » (page 330). La vision de Paganel concernant la géographie est essentiellement esthétique, intellectuelle, voire esthétisante : « Vous ne voyez que le beau côté des choses ! », déclare Lady Helena, au géographe (page 345). Alors que pour Robert, la géographie c’est avant tout la difficulté (même si les paysages sont beaux), c’est le labyrinthe dont il faut trouver la sortie, les éléments qu’il faut affronter. Le fil d’Ariane n’est ici qu’un modeste bout de papier soumis à l’interprétation du distrait Paganel. Robert sait ce qu’il cherche, Paganel se contente de profiter du moment présent. Au caractère ludique que revêt l’expédition pour le géographe s’oppose le caractère dramatique d’une situation, pour le jeune Robert, où plus le temps passe, plus les chances de retrouver son père en vie s’amenuisent.

 

« Cher monsieur Paganel, répondit Lady Helena, voilà encore votre imagination qui vous emporte dans les champs de la fantaisie. Mais je crois que la réalité est bien différente du rêve. Vous ne songez qu’à ces Robinsons imaginaires, soigneusement jetés dans une île bien choisie, et que la nature traite en enfants gâtés ! Vous ne voyez que le beau côté des choses ! […] L’homme est fait pour la société, non pour l’isolement. La solitude ne peut engendrer que le désespoir. C’est une question de temps. » (pages 345-346). Cette remarque de Lady Helena, qui oppose deux visions bien différentes de la Robinsonnade, traduit l’idée de Jules Verne selon laquelle l’homme seul régresse, alors qu’au contraire l’homme en communauté progresse. Cet exemple sera illustré par la suite avec la présence du personnage d’Ayrton, que l’on retrouve notamment dans L’Île Mystérieuse, et qui justement après une longue période d’isolement, seul au monde, a fini par se retrouver dans un état plus proche de l’animal que celui de l’homme… Ce qui tendrait à donner raison à Lady Helena (et tort à Darwin ?).

 

Dans le cadre de sa pratique systématique de la géographie, Paganel souhaite autant que possible mettre à jour ses cartes de géographie, et cela afin d’éviter certaines confusions comme celle, par exemple, de l’île Saint-Paul avec l’île Saint-Pierre (cf. chapitre III, 2° partie). Pour autant, et malgré ce souci de précision et d’exactitude, Paganel va lui-même se tromper, un peu plus tard, notamment à propos de l’île Tabor. D’ailleurs, le nom de cette île n’est-il pas sans rappeler un célèbre mont cité dans Bible, et bien réel lui aussi : le mont Tabor, en Israël ? Nul n’est ainsi à l’abri d’une erreur, aussi regrettable soit-elle. Paganel souhaite ainsi combler les blancs d’une géographie incomplète en cette fin de XIX° siècle, en joignant l’utile à l’agréable. Cette démarche est emblématique de l’ambition de l’époque, à savoir celle de déchiffrer la Terre.

 

 

C) Un espace à déchiffrer : la Terre.

 

« Voyage autour du monde » : tel est le sous-titre du roman, un sous-titre qui précise bien l’ampleur du voyage à accomplir, et à quel point la géographie va jouer un rôle fondamental dans cette aventure. Au XIX° siècle, cette discipline, envisagée en tant que connaissance du monde, reste une science à définir, à préciser, a fortiori lorsque l’on sait combien elle demeure encore très liée à la géologie, discipline qui s’intéresse plus particulièrement aux entrailles de la terre. Jules Verne évoque d’ailleurs souvent dans ses romans les différentes théories qui s’affrontent concernant la structure interne de la terre, notamment dans Voyage au centre de la terre (1864). Axel y défend la théorie d’une boule de gaz incandescent sous pression alors que le professeur Lidenbrock est partisan de la théorie de Lyell (1797-1875 ; cf. supra.), une théorie qui justement permet le voyage vers le centre de la terre et donc de rendre le récit crédible ! Dans Les Enfants du capitaine Grant, cette problématique de la structure interne de la terre est évoquée très rapidement : « Cette portion du globe est travaillée par les feux de la terre, et les volcans de cette chaîne d’origine récente n’offrent que d’insuffisantes soupapes à la sortie des vapeurs souterraines. De là ces secousses incessantes, connues sous le nom de « tremblores » ». (page 143 ; on retrouve d’ailleurs les mêmes références à la fin du récit, dans les chapitres XI, XIV et XV de la 3° partie). Car ce n’est pas le centre de la terre qui préoccupent nos héros, mais bien ce qui se passe à sa surface, d’où le sous-titre très explicite. Cependant, les manifestations internes du centre de la terre vont pourtant servir à la surface, notamment grâce à l’imagination de Paganel…

 

Si Jules Verne se fait l’écho ainsi des dernières théories en cours, il est amusant de remarquer, au détour d’une phrase, d’une remarque, à quel point sa géographie (envisagée ici par l’intermédiaire de son personnage, Paganel) est surtout encyclopédique… : « […] Tout autant, affirma Paganel. Mais j’ajoute que ces conflagrations se propagent sur une grande échelle et atteignent souvent un développement considérable. » (page 188). Jules Verne commet là une belle erreur de géographe amateur : car un phénomène qui se développe sur une grande échelle est forcément un phénomène qui concerne une surface de terrain réduite ! Et inversement. Tout cela n’est qu’affaire de cartographie, et plus précisément d’échelle, où le rapport entre le numérateur et le dénominateur est toujours plus petit quand l’on considère une grande surface sur le terrain (un continent par exemple ; échelle 1/10.000.000 où 1 cm sur la carte = 10.000.000 cm sur le terrain, soit 100 kms) que lorsque l’on considère une petite surface (un champ par exemple ; échelle 1/1000 où 1 cm sur la carte = 1000 cm sur le terrain, soit 10 mètres), où là, justement, on peut parler de grande échelle. 1/10.000.000 est donc bien plus petit que 1/1000, non ? Donc une grande échelle concerne bien une petite surface, et inversement ! Pour autant, il faut aussi bien se faire comprendre du lecteur, ce qui peut expliquer pourquoi Jules Verne commet cette erreur (soit en connaissance de cause, soit parce que lui-même est induit en erreur !). A la page 524, l’auteur remploi ainsi la même expression : « Les meurtres s’organisèrent sur une vaste échelle, et des tribus entières disparurent. »

 

De nos jours, tout le monde commet l’erreur, souvent véhiculée par des journalistes qui ne maîtrisent par toujours le sujet qu’ils souhaitent évoquer. Il en est de même lorsque ces derniers parlent de statistiques, en nous expliquant que tel sondage a évolué de tant de pourcentages, alors qu’il faudrait parler de points : quand un sondage passe de 50 à 60%, il n’augmente pas de 10% mais de 10 points, soit un gain de 20%. Jules Verne aurait donc dû écrire : « Mais j’ajoute que ces conflagrations se propagent sur une petite échelle et atteignent souvent un développement considérable. » Jules Verne parle bien à la fin de sa phrase de « développement considérable », il ne fait donc pas allusion à une petite surface de terrain, ce qui prouve bien la confusion dans sa tête issue d’un raisonnement purement analogique : s’il s’agit d’un « développement considérable », alors cela concerne « une grande échelle », ce qui cartographiquement et géographiquement est complètement faux, aujourd’hui comme hier ! Or ce raisonnement purement analogique est justement celui qui caractérise souvent le pauvre Paganel… (cf. supra).

 

Pour donner à son discours une forte dimension scientifique, Jules Verne (toujours par l’intermédiaire de Paganel) cite de nombreux savant ayant réellement existé. C’est ainsi qu’à la page 238 il cite Alcide d’Orbigny (1802-1857), un naturaliste français, auteur d’une Paléontologie française et disciple de Cuvier (1769-1832). Cuvier pense que de nombreuses espèces apparues il y a très longtemps ont été détruites par une série de catastrophes dont le Déluge en serait le nom donné par la Bible. Cette théorie « catastrophiste » va à l’encontre de celle développée par Charles Lyell (1797-1875), partisan d’une théorie « continuiste » (Principes de géologie, 1832-1833) qui suppose ainsi des échelles de temps plus longues. Alcide d’Orbigny développera par la suite (1849) certains épisodes de ces temps géologiques en recensant 27 étages du jurassique au crétacé (ère secondaire). Or, c’est Arago (cité page 296, à propos du déchaînement des éléments auxquels doivent faire face nos aventuriers) qui traduit en français en 1840 l’ouvrage de Lyell, et permet ainsi aux français (donc à Jules Verne, qui ne parlait pas anglais) de découvrir cette théorie de l’évolution lente de la Terre. La double référence, à d’Orbigny, puis à Arago ensuite, n’est pas innocente de la part de Jules Verne. Elle permet de montrer dans quel système de pensée l’auteur inscrit son roman… Pour autant, tout cela n’est pas si simple, Jules Verne étant tenté parfois de revenir, voire de rester à un conservatisme plus conventionnel, émettant des doutes (ses doutes ?) face aux théories développées par Darwin. La deuxième moitié du XIX° siècle est un siècle de nombreuses interrogations, et Jules Verne s’en fait une fois de plus l’écho dans ses romans.

 

 

II - L’homme et son évolution.

 

A) De la forme… et du fond.

 

Au XIX° siècle, une pratique courante consiste à décrire les hommes à partir de leur apparence physique, et plus particulièrement en analysant les traits de leur visage. Issue de la phrénologie (étude du caractère et des fonctions intellectuelles de l’homme d’après la conformation externe du crâne ; cf. supra.) et de la physiognomonie (science qui se proposait de connaître les hommes par l’étude de leur physionomie), cette discipline qui a évolué depuis se nomme actuellement la morphopsychologie (elle a été inventée par Louis Corman en 1937). Jules Verne, dans ses récits, use et abuse de ce genre de descriptions. A propos de Paganel il déclare ainsi : « Sa physionomie annonçait un homme intelligent et gai ; il n’avait pas l’air rébarbatif de ces graves personnages qui ne rient jamais, par principe, et dont la nullité se couvre d’un masque sérieux. Loin de là. Le laisser-aller, le sans-façon aimable de cet inconnu démontraient clairement qu’il savait prendre les hommes et les choses par leur bon côté. Mais sans qu’il eût encore parlé, on le sentait parleur, et distrait surtout, à la façon des gens qui ne voient pas ce qu’ils regardent, et qui n’entendent pas ce qu’ils écoutent. » (page 62). La morphopsychologie se propose ainsi de décrire et connaître les traits psychologiques d’un homme uniquement à partir de sa morphologie. Cette dernière établi une corrélation entre la morphologie d’une personne et les traits psychologiques constitutifs de sa personnalité. Ce raisonnement, purement analogique, est très en vogue au XIX° siècle.

 

En effet, il existe une autre discipline, chère à Jules Verne, qui à ses débuts procédait de la même logique : la géomorphologie (science qui étudie les formes du relief terrestre). Par opposition à la topographie, qui se contente simplement de décrire les formes du relief, la géomorphologie entend expliquer la nature du sol et du sous-sol à partir aussi des formes du relief observées à la surface. Certes il y a bien une corrélation entre le fond et la forme, le processus et la forme, mais elle ne peut être uniquement de cause à effet. Pour autant Jules Verne utilise abondamment ce genre d’interprétations. Ces raisonnements analogiques (fond-forme) sont ainsi monnaie courante au XIX° siècle. Rappelons alors à ce titre la certitude des contemporains de l’auteur concernant le caractère forcément habité de la Lune. Car ces derniers, ayant observé certaines formes rappelant ce qui pourraient être des constructions humaines, en déduisent aussitôt qu’elle est habité (par les sélénites, évidemment !). C’est ainsi ce même type de raisonnement qui est indirectement à l’origine aussi de l’un des plus célèbres romans de Jules Verne, De la terre à la lune (1865), roman dans lequel Jules Verne invente quasiment une nouvelle discipline : la sélénomorphologie (science qui décrit et étudie les formes du relief de la lune, certaines formes résultant alors du travail du sélénite…). Ce néologisme n’existe évidemment pas dans le texte original de Jules Verne, nous l’avons seulement créé pour illustrer ces raisonnements qui sont purement analogiques !

 

Partant de ce type de raisonnement (et des différentes théories qui l’accompagnent), il arrive ainsi à Jules Verne de tenir des propos parfois racistes (qu’il faut bien sûr replacer dans leur contexte, car un texte est toujours écrit dans un contexte bien précis), et qui témoignent de ce que l’on appelle aujourd’hui un délit de ‘sale gueule’ : « « J’ai lu quelque part, dit-il, que chez l’Arabe la bouche a une rare expression de férocité, tandis que l’expression humaine se trouve dans le regard. Eh bien, chez le sauvage américain, c’est tout le contraire. Ces gens-là ont l’œil particulièrement méchant. » Un physionomiste de profession n’eût pas mieux dit pour caractériser la race indienne. » (page 233). Or, avec ce genre de description morphopsychologique, le personnage d’Ayrton nous est finalement décrit avec beaucoup de sympathie… : « Une taille moyenne, des épaules larges, une allure décidée, une figure pleine d’intelligence et d’énergie, quoique les traits en fussent durs, prévenaient en sa faveur. La sympathie qu’il inspirait était encore accrue par les traces d’une récente misère empreinte sur son visage. » (page 399). Certes, mais faut-il se fier aux apparences ? Le célèbre dicton « l’habit ne fait pas le moine », n’est-il pas là pour rappeler que parfois les apparences sont trompeuses… ? Ayrton est-il si honnête que cela ? (cf. pages 409, 422 et 467). En réalité, Ayrton est quelqu’un de malhonnête, et la sympathie que son visage peut procurer n’est qu’un miroir aux alouettes (cf. chapitre XIX, 2° partie). Ainsi, de la forme (la description et l’analyse d’un visage, d’un corps) il n’est pas toujours évident de définir véritablement le fond (la nature réelle de l’homme qui porte ce visage, qui est dans ce corps). Pour autant, aujourd’hui encore certains de nos comportements restent encore très proches de ces attitudes qui consistent à juger par la simple observation et description de ce que l’on voit. Certaines théories du XIX° siècle n’en finissent pas de hanter encore nos systèmes de pensée actuels, d’où l’intérêt de se replonger dans la lecture et l’analyse des romans de Jules Verne…

 

 

B) L’homme (blanc), être suprême ?

 

Dans ce roman, et à de nombreuses reprises, le personnage de Paganel n’est pas sans rappeler Jules Verne lui-même : c’est un homme d’une quarantaine d’année (comme Jules Verne à la fin des années 1860), membre de la prestigieuse Société de Géographie de Paris (Paganel en est le secrétaire, dans le roman, Jules Verne en est simple membre, dans la réalité, depuis 1865). Or, c’est cela qui explique aussi les nombreuses références faites à Malte-Brun, géographe danois qui vécut en France, qui fut surtout l’auteur d’une Géographie Universelle (bien avant celle d’Elisée Reclus) et l’un des fondateurs justement de la Société de Géographie en 1821 (Konrad Malte-Brun, 1775-1826). Paganel et Jules Verne sont donc tous les deux des passionnés de géographie, mais n’ont exercé cette discipline que dans leur cabinet… Ce qui est encore le cas pour Jules Verne qui lors de l’écriture de ce roman n’avait pas encore fait tous ses nombreux voyages. Cette attirance pour les expéditions et les découvertes est la marque de fabrique d’un auteur qui au travers de l’un de ses personnages accompli indiscutablement là un (ou son) véritable Voyage Extraordinaire. Quant-aux facéties et à l’humour de Paganel, ces traits de caractère rappellent tout autant ceux de Jules Verne, qui n’avait de cesse, surtout dans la première partie de son œuvre, d’introduire des éléments de fantaisie et d’humour dans ses romans. Paganel est là pour nous rappeler qu’il faut savoir lire aussi les romans de Jules Verne avec cet autre regard, propre au géographe et au fantaisiste.

 

Concernant l’esprit de classification et de hiérarchisation propre à Paganel, dont on dit qu’il est un savant, donc littéralement celui qui sait (certes, mais que sait-il exactement ?), nous le retrouvons parfaitement illustré lors d’une remarque faite à l’occasion d’une description des goûts des jaguars (que Paganel aimerait bien chasser !) : « Quand il a goûté de la chair humaine, il y revient avec sensualité. Ce qu’il aime le mieux, c’est l’Indien, puis le nègre, puis le mulâtre, puis le blanc. […] - Eh bien, c’est humiliant ! répondit l’intraitable Paganel. Le blanc se proclame le premier des hommes ! Il paraît que ce n’est pas l’avis de messieurs les jaguars ! » (page 284). La nature a ses lois et ses goûts que les hiérarchies établies par les hommes n’y peuvent rien changer ! Ce qui prouve une fois de plus que les théories de l’homme ne sont pas les réalités de l’animal, de la nature… donc de Dieu (?) puisque ces animaux sont censés être le produit d’un acte divin (en suivant la Bible bien sûr ; or nos héros sont tous croyants et pratiquants). Telle est l’image du serpent (celui d’Adam et Eve bien sûr !) qui se mord la queue… Nos héros, à l’image de Paganel, ne sont pas à une contradiction près (quitte à tuer le père, comme le dit l’expression ; ici ce serait plutôt Dieu le père !).

 

De nombreuses références relatives à l’évolution des espèces en général, et celle de l’homme en particulier, émaillent ce récit d’un voyage hors du commun. Décrivant les peuplades qui vivent dans certaines parties de l’Australie, Paganel n’hésite pas à dire d’eux qu’ils sont « sauvages, abrutis, au dernier échelon de l’intelligence humaine, mais de mœurs douces, et non sanguinaires comme leurs voisins de la Nouvelle-Zélande. » (page 357). Pour nos héros, et compte-tenu des réflexions de l’époque, il est encore difficile de considérer tous les hommes égaux. A l’image des hiérarchies établies dans les sciences (Positivisme, cf. supra.), le même type de hiérarchie peut être établi entre les hommes, certains étant alors plus développés et civilisés que d’autres. Jules Verne a encore du mal ici à accepter les théories développées par Darwin. Pour lui tous les hommes ne sont pas situés au même degré d’évolution, et à ce titre les aborigènes d’Australie ne peuvent faire partie de ces hommes censés former le maillon supérieur de la longue chaîne d’évolution décrite par Darwin. Comme ils ressemblent plus à des animaux qu’à des hommes (rappelez-vous ce raisonnement analogique), c’est que forcément ce ne sont pas des hommes (cf. chapitre XVI, 2° partie, intitulé : « Où le major soutien que ce sont des singes »). L’un des passages de ce chapitre nous permet de voir à quel point Jules Verne ne sait pas trop où situer la vérité. La discussion ouverte entre Mac Nabbs et Lady Helena permet au lecteur de mieux comprendre à quel point le sujet est complexe et conflictuel pour l’époque : « Jamais créatures humaines n’avaient présenté à ce point le type d’animalité. - « Robert ne se trompait pas, dit le major, ce sont des singes - pur sang, si l’on veut -, mais ce sont des singes ! - Mac Nabbs, répondit Lady Helena, donneriez-vous donc raison à ceux qui les chassent comme des bêtes sauvages ? Ces pauvres êtres sont des hommes. - Des hommes ! s’écria Mac Nabbs ! Tout au plus des êtres intermédiaires entre l’homme et l’orang-outang ! Et encore, si je mesurais leur angle facial, je le trouverais aussi fermé que celui du singe ! » » (pages 527-528 ; ces propos sont typiques de la phrénologie très en vogue au XIX° siècle).

 

Juste à la suite de ce passage, le narrateur (donc Jules Verne) ne peut s’empêcher de rajouter quelques commentaires qui illustrent ses interrogations : « Mac Nabbs avait raison sous ce rapport ; l’angle facial de l’indigène australien est très aigu et sensiblement égal à celui de l’orang-outang, soit soixante à soixante-deux degrés. Aussi n’est-ce pas sans raison que M. de Rienzi proposa de classer ces malheureux dans une race à part qu’il nommait les « pithécomorphes », c’est-à-dire hommes à forme de singes. » (page 528). Poussant encore plus le débat, Jules Verne rajoute juste après : « Mais Lady Helena avait encore plus raison que Mac Nabbs, en tenant pour des êtres doués d’une âme ces indigènes placés au dernier degré de l’échelle humaine. Entre la brute et l’Australien existe l’infranchissable abîme qui sépare les genres. Pascal a justement dit que l’homme n’est brute nulle part. Il est vrai qu’il ajoute avec non moins de sagesse, « ni ange non plus » » (même page). Jules Verne aborde ainsi la problématique question du chaînon manquant évoquée par Darwin mais conserve ici des positions plus proches de celles de Cuvier (cf. infra.). Pour Jules Verne, tous les hommes ne peuvent être situés au même degré d’évolution. Il est intéressant de remarquer néanmoins que ces propos sont tenus non pas par le scientifique de l’expédition, à savoir Paganel, mais par le major Mac Nabbs... Car Jules Verne ne peut se fâcher pour autant avec la science, surtout lorsqu’il est fait indirectement référence aux travaux du célèbre Darwin ! Cependant, cela ne l’empêche pas de déclarer deux pages plus loin : « Sans donner raison au major, on ne pouvait nier pourtant que cette race ne touchât de près à l’animal. » (page 530). Jules Verne n’adhère donc pas à la théorie de Darwin, du moins concernant ce point précis, ce qu’il développera de manière plus précise à la fin de sa vie, dans un roman centré sur cette problématique et où Jules Verne illustre parfaitement sont point de vue.

 

En effet, en 1901, Jules Verne publie Le Village aérien, roman où il met clairement en scène un groupe d’hommes, vivant dans une forêt en Afrique, et appartenant à ce fameux chaînon manquant. La critique à l’égard de Darwin est là très explicite. Il déclare d’ailleurs en 1902, à propos de son livre : « Mon 84° livre, qui vient d’être publié, décrit la vie quotidienne du chaînon manquant, puisque je crois qu’un jour on révèlera l’existence de cet étrange intermédiaire entre le singe et l’homme. » Un an plus tôt, et à propos du même ouvrage, Jules Verne déclare dans une interview : « Je suis loin d'arriver à la conclusion de Darwin, dont je ne partage pas le moins du monde les idées. » Malgré son génie, Jules Verne ne peut se départir de certaines idées très fortes de l’époque, car ce dernier est tout simplement un homme… comme un autre.

 

 

C) Du scientisme au positivisme : Paganel.

 

« Vous êtes donc cuisinier, monsieur Paganel ? dit Robert. - Parbleu, mon garçon, puisque je suis Français ! Dans un français il y a toujours un cuisinier. » (page 139). Ce raisonnement, un quasi-syllogisme (le raisonnement est cependant ici à la limite de l’absurde), témoigne d’une disposition d’esprit propre à Paganel et aux héros de Jules Verne qui consiste à raisonner par analogie (cf. infra.). Pour Paganel, la vérité ne vient pas de l’expérience seule, de l’apprentissage sur le terrain ; au contraire, pour lui il suffit d’abord d’être pour savoir et de savoir pour pratiquer. Ainsi, il suffit d’être géographe pour savoir et pratiquer la géographie (mais sans jamais avoir été sur le terrain), être français pour savoir cuisinier, avoir appris l’espagnol pour savoir le parler correctement et se faire comprendre (Paganel a en fait appris le portugais !), etc… A ce titre, Paganel considère ainsi la primauté de l’inné sur l’acquis puisque pour lui il suffit d’être, de savoir, pour connaître, pratiquer… Nous naîtrions ainsi avec certaines prédispositions qu’il suffit par la suite de développer, d’enrichir, en fonction de nos différentes expériences dans la vie. Néanmoins Jules Verne, au travers de ce roman, nous montre que tout cela n’est pas aussi simple, et que la connaissance ne peut se passer de l’expérience, et surtout de la transmission (notamment au travers du jeune Robert). Pour Paganel la science semble être tout, un tout complexe : ce dernier navigue ainsi à mi-chemin entre scientisme et positivisme, ce qui est le cas de beaucoup de scientifiques présents dans la première partie de l’œuvre de Jules Verne.

 

Le scientisme, opinion philosophique de la fin du XIX° siècle, affirme ainsi que la science nous fait connaître la totalité des choses qui existent et que cette connaissance suffit à satisfaire toutes les aspirations humaines. Quant-au positivisme d’Auguste Comte (1798-1857), il récuse les a priori métaphysiques et voit dans l’observation des faits positifs, dans l’expérience, l’unique fondement de la connaissance. Paganel souhaite ainsi aller plus loin que la simple connaissance et donc passer à l’étape supplémentaire : l’expérimentation sur le terrain. Pour autant ce dernier n’en conserve pas moins des raisonnements encore scientistes, à bien des égards. Certaines de ses nombreuses remarques témoignent de cet état de fait tout au long du roman.

 

Néanmoins, l’esprit purement positiviste lui revient quant il s’agit de procéder à quelque chose dont Jules Verne use et abuse aussi dans ses romans : le classement, la hiérarchisation, les nomenclatures. Lors d’une discussion une fois de plus houleuse entre le géographe et le major (il y a souvent deux personnages que tout oppose dans les romans de Jules Verne, ils permettent de développer justement cette dialectique propre aux développements de l’auteur), Mac Nabbs déclare : « Ah ! pour le coup, Paganel, dit le major, vous ne me ferez jamais admettre l’utilité des bêtes féroces ! A quoi servent-elles ? - Major ! s’écria Paganel, mais elles servent à  faire des classifications, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres, des espèces… - Bel avantage ! dit Mac Nabbs. Je m’en passerais bien ! Si j’avais été l’un des compagnons de Noé au moment du déluge, j’aurais certainement empêché cet imprudent patriarche de mettre dans l’arche des couples de lions, de tigres, de panthères, d’ours et autres animaux aussi malfaisants qu’inutiles. - Vous auriez fait cela ? demanda Paganel. - Je l’aurais fait. - Eh bien ! vous auriez eu tort au point de vue zoologique ! - Non pas au point de vue humain, répondit le major. - C’est révoltant ! reprit Paganel, et pour mon compte, au contraire, j’aurais précisément conservé les mégathériums, les ptérodactyles, et tous les être antédiluviens dont nous sommes si malheureusement privés… - Je vous dis, moi, que Noé a mal agi, repartit Paganel, et qu’il a mérité jusqu’à la fin des siècles la malédiction des savants ! » (page 283).

 

Ce passage est d’une grande richesse dans la compréhension du roman et de la logique des personnages. Tout d’abord, au point de vue du lexique : les personnages parlent bien du déluge (celui évoqué dans la Bible) alors qu’au même moment ils vivent perchés sur un arbre afin d’éviter la montée des eaux, et du patriarche (ce qui n’est pas sans rappeler l’objet de ce voyage, la recherche d’un père, d’un autre patriarche). Ce patriarche est qualifié d’ « imprudent » par le major car il a transporté des animaux dangereux dans son arche. Pour Paganel, ce dernier n’emporte pas plus d’honneur, car au contraire, d’après le géographe (dont les connaissances font ici preuve d’un magnifique anachronisme géologique et paléontologique au regard des connaissances qu’il est censé posséder) ce dernier aurait dû emporter avec lui toutes les espèces antédiluviennes. A l’image d’un grand nombre de scientifiques présents dans les romans de Jules Verne, Paganel est un adepte de la taxinomie, cette science des lois de la classification qui s’inscrit parfaitement dans la démarche positiviste (et établi ainsi une hiérarchie mettant en haut de l’échelle l’homme blanc… ; cf. infra.). Pour autant, Jules Verne, au travers de Paganel, met en avant un concept que nous connaissons bien aujourd’hui, celui de la biodiversité (même si ce dernier n’existe pas en tant que tel à l’époque, bien sûr). Or le géographe commet là un magnifique anachronisme, car les ptérodactyles datent de l’ère secondaire, et sont donc bien trop antérieurs à l’homme pour pouvoir figurer dans la liste des animaux que Noé aurait dû transporter dans son arche. Plus de 65 millions d’années séparent les deux espèces : seul Steven Spielberg les a réunies récemment à la faveur de sa célèbre trilogie Jurassic Park qui met d’ailleurs en scène en réalité des espèces du crétacé, et non pas du jurassique ! Or, Jules Verne le sait d’autant mieux qu’il a lui-même mis en scène des animaux de l’ère secondaire dans son célèbre Voyage au centre de la terre (1864), roman dans lequel il utilise correctement l’échelle des temps géologiques (celle de Lyell et d’Orbigny ; cf. infra.).

 

Or, il est intéressant de remarquer que dans l’esprit de nos héros, la force des textes de la Bible est encore très important : il y a toujours un avant et un après déluge (l’emploi de l’adjectif « antédiluvien » est d’ailleurs caractéristique). Cela est d’autant plus surprenant de la part d’un homme qui a tout lu, et qui donc a dû lire le texte de Darwin (1809-1882), notamment celui publié quelques années auparavant (1859) : De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle. Enfin, en 1866 Ernst Haeckel (biologiste allemand, 1834-1919) fonde l’Ecologie, ou la science qui étudie les relations des êtres vivants entre eux et avec leur milieu (oïkos en grec = habitat).

 

A l’image de sa démarche qui consiste enfin de se détacher de son savoir afin de le confronter aux réalités du terrain, Paganel souhaite désormais pondérer la théorie au profit d’une connaissance plus empirique, plus expérimentale. La démarche de Paganel est donc emblématique de l’état d’esprit général propre à la deuxième moitié du XIX° siècle qui réalise que la science ne porte pas en elle l’unique connaissance objective du monde. L’opposition entre le géographe (le scientifique) et le major (l’homme de terrain, le pragmatique) cristallise plus largement l’opposition entre la théorie et la pratique. Nos héros ne savent plus trop où chercher la vérité : entre la Bible et la Science, entre la théorie et la pratique… Ce questionnement épistémologique est propre à l’air du temps. Qui croire ? Où faut-il rechercher la vérité ? C’est ainsi en recherchant le père que l’on peut, peut-être (à l’image de ce qui est écrit dans la Bible), revenir aux sources, aux origines de la vérité. Robert cherche son père biologique, Paganel son père spirituel (un autre Dieu ?). Aujourd’hui encore ce vaste questionnement philosophique personne n’est encore capable de le résoudre !

 

Paganel doit ainsi être situé au même niveau que le jeune Robert : certes il est plus âgé, mais sa connaissance du monde, uniquement théorique, ne va pas plus loin que celle dont dispose Robert Grant. Au détour d’une phrase, il est facile de voir que Jules Verne envisage bel et bien son personnage plus comme un enfant qui doit grandir que comme un véritable homme en proie à des frustrations de géographe de cabinet : « Paganel et Robert, deux enfants - un grand et un petit -, ne se sentirent pas de joie, quand ils introduisirent leur tête à travers le puncho national […]. » (page 112). Si Robert finit par trouver son père, Paganel finit par y comprendre mieux sa science géographique. Quand géographique rime avec pédagogique (et initiatique), ce sont les enfants qui l’expérimentent.

 

 

III - Quand géographique rime avec pédagogique.

 

A) Jules Verne et la mer.

 

Les textes de Jules Verne sont souvent marqués par une forte utilisation des figures de rhétorique, et en particulier des métaphores et des comparaisons : « L’astre du jour, semblable à un disque de métal doré par les procédés Ruolz, sortait de l’Océan comme d’un immense bain voltaïque » (page 56). Cette métaphore électrochimique préfigure bien d’autres qui vont être utilisées dans ce texte, et qui font souvent référence à la mer, à l’eau. L’un des corollaires directs de ces références faites à la mer concerne évidemment les dimensions fantastique et mythique : « Le volcan rugissait comme un monstre énorme, semblable aux Léviathans des jours apocalyptiques, et vomissait d’ardentes fumées mêlées à des torrents d’une flamme fuligineuse. » (page 135). Cette métaphore fantastique (et mythique), qui renvoie au Léviathan, se retrouve d’ailleurs par la suite dans un autre grand roman de Jules Verne, à savoir Vingt mille lieues sous les mers (1869) : « Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Léviathan - par foi, non par raison. » (pages 26-28, concernant le commandant Farragut et sa croyance au monstre des mers). Or le Léviathan, qui est un monstre aquatique de la mythologie phénicienne, est mentionné dans la Bible, où il devient le symbole du paganisme. Cette référence indirecte au paganisme (=> païen) renvoie ainsi à Paganel (ils sont formés tous les deux à partir de la même structure étymologique : Paganel <-> paganisme) qui certes croit en la Providence, mais surtout en la science géographique, autre élément de culte et d’adoration de la part du géographe.

 

Il est amusant cependant de remarquer comment, en filigrane, Jules Verne renvoie aussi à certains passages de son propre roman, comment ce dernier pratique ce que l’on appelle aujourd’hui l’intratextualité : « Mais c’est la confusion des langues, comme à Babel ! » (page 162). Cette métaphore mythique très connue, fait référence à la célèbre Tour de Babel où Dieu, d’après la Bible, aurait anéanti tous les efforts des hommes (les fils de Noé) par la confusion des langues (Babel est le nom hébreu de Babylone). Or, et comme nous l’avons vu précédemment, Jules Verne parle directement de Noé à la page 283, notamment lors de la discussion entre Paganel et Mac Nabbs. Cette première métaphore, qui parle indirectement de Noé, par l’intermédiaire de ses fils, préfigure incontestablement ce passage où il est directement discuté du célèbre passage de la Bible relatant l’histoire de l’arche de Noé… Or tout cela ne fait-il pas référence à un homme (Noé / capitaine Grant) et à ses enfants (les fils de Noé / les enfants du capitaine Grant) ?

 

D’ailleurs Jules Verne nous dit bien, là-aussi de manière indirecte, à quel point pour lui les métaphores sont importantes, bien plus que les comparaisons. Dans la métaphore, la comparaison est sous-entendue, mais il faut bien reconnaître que le passage de l’une à l’autre est parfois très subtile, les nuances ne sont pas toujours aussi évidentes. Paganel, quant-à-lui, abhorre les comparaisons : « Ah ! Robert, la comparaison, vois-tu bien, c’est la plus dangereuse figure de rhétorique que je connaisse. Défie-t’en toute la vie, et ne l’emploie qu’à la dernière extrémité. » (page 229). Car comparaison n’est pas raison, et force est de constater que cette méthode qui consiste à comparer (à rapprocher ce qui se ressemble, suivant le dicton « qui se ressemble s’assemble ») peut engendrer de fâcheuses erreurs, telles que celles commises lors de l’interprétation du message à l’origine de ce voyage. Il s’agit (une fois de plus) d’un raisonnement purement analogique. Or Paganel, bien que décriant ce raisonnement, l’utilise pourtant très souvent ! Ce dernier n’est de toutes façons pas à une contradiction près ! Ou est-ce alors l’auteur qui se moque de son personnage ? Pourtant, Jules Verne utilise lui-même très souvent des comparaisons dans ses romans : les métaphores que nous venons de décrire sont toutes des comparaisons déguisées, tout dépend de l’interprétation et de l’application stricte des définitions…

 

Les références à la mer, et indirectement à Vingt mille lieues sous les mers (qui sera publié juste après Les Enfants du capitaine Grant) sont nombreuses et certains passages ne sont pas sans rappeler cet autre chef d’œuvre vernien : « Ah ! la mer ! la mer ! répétait Paganel, c’est le champ par excellence où s’exercent les forces humaines, et le vaisseau est le véritable véhicule de la civilisation. […] Vingt milles de désert séparent plus les hommes que cinq cents milles d’océan ! » (page 343). Nemo, un peu plus tard, déclare, toujours à propos de la mer : « La mer est tout ! Elle couvre les sept dixièmes du globe terrestre. » (page 103). Comment ne pas rapprocher ces deux éloges de la mer (/mère…) ? Car rappelons d’autre par que Les Enfants du capitaine Grant constitue en quelque sorte le premier volume d’une trilogie composée par la suite par Vingt mille lieues sous les mers (1869-70) et L’Île Mystérieuse (1874-75), deux autres romans où géographique rime aussi avec pédagogique.

 

 

B) Quand géographique rime avec pédagogique.

 

« Nous n’allons pas, on nous mène. Nous ne cherchons pas, on nous conduit » (page 58, propos de Lord Glenarvan). Cette expédition à la recherche du capitaine Grant s’assimile à ces grandes expéditions des XV° et XVI° siècle où les navigateurs partaient toujours avec l’idée qu’ils étaient couverts par la Providence, seul force à-même de leur permettre de réussir dans leur entreprise. Les héros des Enfants du capitaine Grant sont tous croyants et pratiquants (cf. chapitre V de la première partie avec l’imploration des bénédictions du Ciel par le révérant Morton). Seule l’aide de Dieu est capable de mener nos héros à bon port… C’est aussi un moyen comme un autre de se rassurer face à une situation inattendue, imprévisible, et d’exorciser par conséquent l’angoisse liée à cette mort qui rode au-dessus de nos héros.

 

La devise qui accompagne les protagonistes de cette aventure autour du monde peut se résumer ainsi : « Aide-toi et le ciel t’aidera ! ». En effet : « Lady Helena, du haut de la dunette, s’écria une dernière fois : - Mes amis, Dieu vous aide ! - Et il nous aidera, madame, répondit Jacques Paganel, car je vous prie de le croire, nous nous aiderons nous-mêmes ! » (page 110). Cet état d’esprit ambiant dans l’expédition témoigne incontestablement du sentiment d’accomplir une mission quasi-divine (la recherche du père, autrement dit, et symboliquement parlant, celle de Dieu le père), et que le hasard n’existe pas dans ce genre d’entreprise. Tel est le sentiment de Lord Glenarvan : « Profondément religieux, il ne voulait pas désespérer de la justice de Dieu en face de la sainteté de son entreprise […] » (page 748).

 

En géographie, le hasard n’existe pas non plus, seules les interprétations peuvent être hasardeuses. A ce titre, les maladresses de Paganel vont parfois conduire nos héros sur de mauvaises pistes, sans pour autant l’avoir fait volontairement. L’erreur est humaine, persévérer est diabolique : « - Nous nous sommes trompés, répéta Paganel. Mais pour se tromper, Mac Nabbs, il ne faut qu’être homme, tandis qu’il est fou celui qui persiste dans son erreur. » (page 325). L’erreur est aussi source d’apprentissage, d’instruction, et il ne faut pas non plus oublier la part de hasard dans l’aventure : « Croyez-moi. Laissez faire le hasard, ou plutôt la Providence. Imitez-nous. Elle nous a envoyé ce document, nous sommes partis. Elle vous jette à bord du Duncan, ne le quittez plus. » (page 84, propos de Lady Helena  à Paganel). Le hasard serait-il en réalité une Providence déguisée, et qu’il ne faut surtout pas oublier de remercier le moment venu (?) : « Voilà un gîte suffisant, dit Glenarvan, s’il n’est pas confortable. La Providence nous y a conduits, et nous ne pouvons faire moins que de l’en remercier. » (page 133). Hasard, Providence, géographie, initiation, pédagogie, tels sont autant d’éléments que nous retrouvons dans ce roman destiné d’abord à un public jeune, d’où la présence bien sûr du jeune Robert et de sa grande sœur, mi-femme, mi enfant, à savoir Mary Grant.

 

Or, dans Les Enfants du capitaine Grant, l’initiation et l’apprentissage qui découlent de ce voyage autour du monde ne sont pas uniquement ceux du jeune Robert. Certes, ce dernier va connaître des étapes typiques de l’initiation, avec notamment l’allégorie mythique, mais certes réelle dans le roman, d’un condor qui va enlever le jeune enfant pour le conduire encore plus haut avant de redescendre sur terre à la faveur d’un coup de fusil bien concret de Thalcave (le titre du chapitre s’intitule d’ailleurs « Un coup de fusil de la Providence »). Mais il ne faut pas non plus oublier Paganel, un enfant lui aussi du capitaine Grant (d’un point de vue symbolique bien sûr), qui partant sur les traces de ce courageux capitaine va connaître un véritable virage dans sa vie. Lorsque Jules Verne parle des enfants du capitaine Grant, ils ne parlent pas que des enfants biologiques !

 

Comme dans Le tour du monde en 80 jours (1872-73), l’aspect symbolique et mythique de cette aventure est aussi souligné par la direction prise par les héros qui voyagent d’ouest en est, c’est-à-dire vers le soleil, comme les héros antiques : « Et c’est votre Dieu, dit le Patagon, qui a confié aux flots de la vaste mer les secrets du prisonnier ? - Dieu lui-même. - Que sa volonté s’accomplisse alors, répondit Thalcave avec une certaine solennité, nous marcherons dans l’est, et s’il le faut, jusqu’au soleil ! » (page 176). Pour autant, tout cela ne doit pas s’éloigner aussi du principe qui caractérise les Voyages Extraordinaires (instruire et divertir). Ainsi, « Il fallait être un Paganel, un de ces enthousiastes savants qui voient là où il n’y a rien à voir, pour prendre intérêt aux détails de la route. […] Cela lui suffisait pour exciter sa faconde inépuisable, et instruire Robert, qui se plaisait à l’écouter. » (page 184). Paganel applique ici la devise retenue par Hetzel à propos des Voyages Extraordinaires : instruire tout en divertissant ! En l’occurrence, Paganel (s’)instruit tout en se divertissant (peut-être divertit-il aussi le jeune Robert… ?) ! Force est de constater que l’on se demande parfois qui est le plus enfants des deux, entre Paganel et le jeune Robert : « Le soprano de Robert jetait de fines roulades sur la basse de Paganel. C’était à qui serait le plus enfant. » (page 280). Moralité, il n’y a pas d’âge pour apprendre ! Et heureusement d’ailleurs…

 

Paganel est donc le scientifique de service, mais aussi un enseignant, un pédagogue, celui qui dispense son savoir à qui veut l’entendre : « - Mais c’est mon métier, madame, de savoir ces choses-là et de vous les apprendre au besoin. » (page 435). Paganel est par excellence l’encyclopédiste du siècle des Lumières : il sait, il transmet, libre à son auditoire de faire la part des choses… Car Paganel parfois commet des erreurs (cf. l’île Tabor, ou encore les différentes interprétations erronées du manuscrit), ce qu’il se reproche d’ailleurs, mais il lui arrive d’être aussi incomplet (voire restrictif) dans certaines de ses explications. Dans le chapitre X de la seconde partie, Paganel donne à Robert un cours d’astronomie générale (« Robert reçu de bonne grâce sa petite leçon de cosmographie […] » ; page 448) où il explique au jeune enfant pourquoi « la chaleur est plus forte en moyenne dans l’hémisphère austral que dans l’hémisphère boréal » (page 449). Certes, la position de la terre par rapport au soleil a son incidence sur le problème, mais l’essentiel de la différence vient plus d’une répartition inégale des continents et des océans entre les deux hémisphères que d’une simple position astronomique à un moment précis. Force est constater néanmoins que vu la taille du roman, si Paganel devait donner l’intégralité des explications à tous les phénomènes qu’il décrit, la taille du récit augmenterait de manière très significative. Et vu qu’il s’agit là du plus long roman de l’auteur, il est évident que Jules Verne a volontairement limité l’explication à la partie la plus surprenante du phénomène.

 

Lors de la traversée de l’Australie, Jules Verne, ironique sur la géographie enseignée à un pauvre aborigène pour qui tout dans le monde dépend de la Couronne Britannique (cf. à ce titre notre analyse sur Le tour du monde en 80 jours), nous montre aussi, et indirectement, que la géographie de Paganel est elle aussi incomplète. Car ce dernier se moque du pauvre enfant qui ne fait que répéter bêtement ce qu’il appris. Paganel se pose alors en spécialiste de la géographie, celui qui sait la véritable géographie. Certes, sa vision est plus complète, mais force est de constater que sa géographie est aussi très encyclopédique et parfois incertaine. La suite du roman nous montre d’ailleurs que Paganel peut lui aussi, à son tour, commettre des erreurs, parfois très regrettables. Le passage avec ce petit aborigène préfigure incontestablement celui où Paganel va se tromper à propos de l’île Tabor (chapitre XXI, 3° partie). Nul est à l’abris de l’erreur, le plus important étant de s’en servir pour progresser.

 

Dans cette aventure, Robert Grant est finalement le grand bénéficiaire des enseignements dispensés par le géographe. Ce dernier reconnaît d’ailleurs qu’il s’enrichit aussi beaucoup au contact du jeune garçon. Car Paganel n’a pas dû côtoyer beaucoup d’enfants dans sa carrière (a-t-il d’ailleurs des enfants ?), et cette relation constitue pour lui une expérience nouvelle, aussi enrichissante que l’expérience concrète de la géographie. Quand géographique rime avec pédagogique : « Cependant Paganel et Robert, devançant leurs compagnons, suivaient entre les tumuli de petites allées ombreuses. Ils causaient et s’instruisaient l’un l’autre, car le géographe prétendait qu’il gagnait beaucoup à la conversation du jeune Grant. » (page 481). Peut-être Robert trouve-t-il en Paganel un père de substitution, en attendant de retrouver son véritable père biologique… (?)

 

 

C) A la recherche du père et du temps perdus.

 

Le cœur même de ce roman est donc la recherche du père disparu. Cette recherche s’accompagne de nombreuses références, directes ou indirectes, qui renvoient toutes à cette quête initiatique, quasi-mythique. A l’origine de l’énigme, figure donc ce manuscrit, ou trois parties n’en forment qu’une seule, ce qui n’est pas sans rappeler la Trinité, une référence directe à Dieu, donc au père, lui aussi disparu depuis longtemps et que l’on continue pour autant de chercher aujourd’hui encore.

 

Jules Verne n’hésite pas non plus à faire une référence directe à son père (biologique ici), et à ce que son destin aurait pu être, sans l’intervention providentielle d’un Hetzel, père spirituel de l’auteur. Lors de la traversée du Chili, Paganel explique que l’un « de ses compatriotes occupait naguère le trône d’Araucanie. Le major le pria de vouloir bien faire connaître le nom de ce souverain. Jacques Paganel nomma fièrement le brave M. de Tonneins, un excellent homme, ancien avoué de Périgueux, un peu trop barbu, et qui avait subi ce que les rois détrônés appellent volontiers « l’ingratitude de leurs sujets ». Le major ayant légèrement souri à l’idée d’un ancien avoué chassé du trône, Paganel répondit fort sérieusement qu’il était peut-être plus facile à un avoué de faire un bon roi, qu’à un roi de faire un bon avoué. » (page 116). Cette remarque, qui prête à sourire, rappellent cependant que le métier du père de Jules Verne était avoué et que ce dernier avait incité son fils à prendre sa succession, à tel point que Jules Verne soutient une thèse en droit (1851) pour reprendre l’étude de son père qu’il refusera finalement par la suite… Ce petit clin d’œil, à la fois à son père et à lui-même (Jules Verne est à la fois un homme de droit et de lettres), permet d’introduire dans le récit une référence personnelle qui montre que l’auteur ne dénigre pas pour autant ce métier qui peut offrir ainsi tant d’opportunités ! C’est un élément de reconnaissance du fils vers son père tout comme se qui se passe dans l’ensemble du roman. Mais la référence renvoie aussi à Hetzel, son père spirituel, celui grâce à qui il peut désormais vivre de sa passion. Hetzel est en quelque sorte le second père de Jules Verne à l’image de Lord Glenarvan avec Robert : « Ce dernier, quand il apprit la disparition de Robert, fut désespéré. Il se représentait le pauvre enfant englouti dans quelque abîme, et appelant d’une voix inutile celui qu’il nommait son second père. » (page 147). Peut-être cette recherche du capitaine Grant est-elle l’allégorie d’un Jules Verne qui navigue lui-aussi entre deux pères… ?

 

Au terme de cette périlleuse aventure, Robert va devenir un homme, et sa sœur une véritable femme : « Au moment où Robert montait à bord, l’Indien le prit dans ses bras et le regarda avec tendresse. - « Et maintenant va, dit-il, tu es un homme ! » » (page 312). A l’image d’Axel dans Voyage au centre de la terre, Robert devient progressivement un véritable petit homme à mesure que le temps passe. Paganel est celui qui traite d’ailleurs ce dernier véritablement en homme, notamment lors de ses propos concernant le cannibalisme de certaines peuplades de Nouvelle-Zélande : « Je n’exagère rien, reprit Paganel. Robert à montré qu’il était un homme, et je le traite en homme, en ne lui cachant pas la vérité. » (page 697).

 

Cette dimension initiatique, inhérente à tous voyages, ne touche pas seulement que ce personnage. En effet, la recherche du capitaine Grant est aussi importante pour ses enfants que pour certains membres de l’équipage de Lord Glenarvan. Car il n’a pas échappé à ce dernier, lors de la traversée du continent sud-américain, qu’un rapprochement certain s’est effectué entre John Mangles et Mary Grant. A ce titre, la recherche du capitaine Grant revêt une autre dimension : pour demander la main de Mary Grant, il faut absolument que John Mangles puisse la demander directement à son père : « - C’est entendu, John, répondit Glenarvan, vous nous accompagnerez ; car il sera bon, ajouta-t-il en souriant, que vous soyez-là quand nous retrouverons le père de Mary Grant. - Oh ! Votre honneur !… mumura John Mangles. Ce fut tout ce qu’il put dire. Il pâlit un instant et saisit la main que lui tendait Lord Glenarvan. » (page 418). Tout le monde a finalement intérêt de retrouver le capitaine Grant, et en premier lieu John Mangles. C’est d’ailleurs lui qui s’engagera, après les différents échecs, et notamment celui de la perte du Duncan due à la perfidie d’Ayrton, à retrouver le capitaine Grant, tôt ou tard. L’engagement que prend ce dernier et auquel répond favorablement Mary Grant préfigure incontestablement leur engagement final, à savoir leur mariage…

 

Lors de cette recherche, Jules Verne n’hésite pas à rappeler à quel point Dieu veille sur cette petite troupe, car ce dernier n’abandonne jamais ses enfants. En effet, c’est par l’intermédiaire d’un petit aborigène (habillé trop convenablement au goût de Paganel qui souhaiterait bien plus d’exotisme dans la tenue vestimentaire d’un indigène !) qu’il est rappelé au lecteur « […] que Dieu veille sur les enfants et ne les abandonne jamais ! » (page 485). Cet enfant, lui aussi à la recherche de ses sources, de ses origines, et qui se bat aussi contre le temps perdu, désire revoir sa famille avant de reprendre le fil de son éducation. Les Grant ne sont pas les seuls dans le monde à rechercher leurs parents : cette démarche est universelle, et c’est ce qui fait la richesse de ce roman où l’auteur, dans sa propre vie, possède lui aussi deux pères : son père biologique et son père spirituel, Hetzel. Jules Verne, au travers de ce roman, rend hommage à ces deux hommes sans qui tout ce qu’il vit actuellement ne pourrait arriver.

 

 

 

Au travers de ce magnifique roman, où géographique rime avec pédagogique et initiatique, Jules Verne met en scène parfaitement une des allégories les plus célèbres de notre littérature, celle de la Caverne (de Platon). En effet, force est de constater qu’au travers de Paganel, éminent géographe… de cabinet, l’auteur nous montre à quel point notre connaissance du monde est partielle, incomplète, souvent biaisée. Une connaissance encyclopédique ne suffit pas à connaître le monde dans sa réalité objective, si elle n’est pas accompagnée d’une expérience sur le terrain, de la possibilité de voir de ses propres yeux, d’expérimenter in situ, afin d’approcher une forme de connaissance plus objective. Dans le texte de Platon, l’homme prisonnier au fond d’une caverne ne voit que les ombres des objets projetés sur les murs par les rayons du soleil : telle était la situation de Paganel, qui avant de monter à bord du Duncan ne connaissait le monde qu’au travers de cartes et de textes divers. Cette connaissance là a ses limites que Jules Verne a su parfaitement mettre en scène dans le cadre de son récit. A la différence de Paganel, le jeune robert, va dès son plus jeune âge expérimenter les réalités géographiques, dans un seul but : retrouver son père. Paganel est resté trop longtemps enchaîné à son savoir purement théorique, à ses certitudes de scientifique. Où se situe donc la vérité ?

 

A l’image du message traduit en trois langues, la connaissance du monde, à la fin du XIX° siècle est encore très parcellaire, car de nombreux espaces sont encore inconnus, ou mal connus. Même le croisement de différentes sources d’informations ne permet pas d’approcher une connaissance globale du globe. Paganel, dans sa démarche, tente de revenir aux sources de la géographie en allant directement sur le terrain, dans la perspective de combler ces blancs. Cette démarche géographique est aussi une démarche pédagogique, car elle doit impérativement s’accompagner d’une transmission. C’est au jeune Robert que revient finalement le privilège, tout en cherchant son père, d’apprendre le monde, la géographie, les réalités du terrain. La connaissance ne peut exister que pour autant qu’elle est transmise. Telle est aussi la réalité des rapports entre le maître et l’élève : géographique rime ici avec pédagogique.

 

La dialectique de l’espace et du temps, de l’homme et de la terre, si chère à Jules Verne, est fondamentalement au cœur de ce Voyage Extraordinaire, où se posent une fois de plus des questions typiques de l’écologie humaine : quels rapports doivent régir les relations entre l’homme et la nature, l’homme et ses semblables (?), comment transmettre la connaissance (?), et surtout, où et comment chercher la vérité (dans la science, la pratique, ou les deux à la fois… ?).


Pour citer cette analyse :

Dupuy Lionel (2006). Jules Verne, l'homme et la terre. La mystérieuse géographie des Voyages Extraordinaires. Dole, La Clef d'Argent, pp. 57-96.


Pour prolonger cette analyse :

* ma thèse en géographie sur Jules Verne : lien

* des articles en ligne : lien