Cinq semaines en ballon. A la recherche des sources...

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Cinq semaines en ballon

Cinq semaines en ballon

A la recherche des sources…

 

 

Vers la fin de sa vie, Jules Verne déclarera : « Mon but a été de dépeindre la Terre, et pas seulement la Terre, mais l’univers, car j’ai quelquefois transporté mes lecteurs loin de la Terre dans mes romans. » Telle fut ainsi l’ambition de l’auteur, et son premier roman (édité par Hetzel, en 1862) constitue incontestablement la preuve évidente de cette volonté. Mais en effet, comme il le dit, il n’a pas simplement décrit la terre dans ses récits, il a conduit aussi le lecteur à des interrogations et des analyses qui dépassent le strict cadre du roman d’aventure destiné à divertir tout en instruisant. Cinq semaines en ballon procède ainsi de cette volonté, où, au-delà de la simple traversée d’un continent encore mal connu à l’époque et l’emploi d’un moyen de locomotion inattendu, l’aventure qui est narrée est aussi celle d’une recherche, symbolique et géographique, celles des sources. Des sources du Nil aux origines de Joe, c’est tout un parcours initiatique que ce roman décrit, permettant ainsi, comme le consacre l’expression, de former la jeunesse, en l’occurrence celle d’un domestique bien courageux et audacieux…

 

 

I - Une aventure géographique …

 

Premier élément de cette aventure, la dimension géographique de ce roman est incontestable. L’espace retenu est connu, l’Afrique, et c’est par la mise en place de l’intensité dramatique, de l’emploi de l’humour et de références mythologiques appropriées, que le lecteur se laisse emporter dans ce voyage extraordinaire.

 

 

A - Suspens et intensité dramatique

La mise en place de l’intensité dramatique et du suspens suit une progression crescendo, et commence notamment, au niveau du suspens, sur le secret du docteur Fergusson qui n’est dévoilé qu’au chapitre X. Car le secret intrigue forcément le lecteur : « De nombreux inventeurs de mécanismes applicables à la direction des ballons vinrent lui proposer leur système. Il n’en voulut accepter aucun. A qui lui demanda s’il avait découvert quelque chose à cet égard, il refusa constamment de s’expliquer, et s’occupa plus activement que jamais des préparatifs de son œuvre. » (pages 13 et 14) ; « - Et comment feras-tu ? – Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise soit la tienne : « Excelsior ! ». (page 23) ; « Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, résolut de ne remplir son aérostat qu’à moitié, […] » (page 44) ; « - Et bien ! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret ? » (page 62). Si finalement le secret est dévoilé quelques lignes plus loin, le suspens n’en retombe par pour autant, puisque l’aventure va pouvoir enfin véritablement commencer… C’est ainsi, et notamment par l’observation de la première illustration qui sert de couverture (où l’on voit le Victoria en premier plan avec la présence d’un volcan en éruption en arrière-plan) que se profile le caractère dramatique de l’expédition, ce que les illustrations abondantes dans ce roman accompagnent et développent à merveille. Pour autant, s’il y du drame dans l’air, il ne faut pas pour autant en perdre son sens de l’humour (british ?). A ce titre, le narrateur s’en donne à cœur joie…

 

 

B - L’humour au service de l’instruction et du divertissement

Dans ce premier roman, Jules Verne utilise ainsi abondamment l’humour, ce qui permet ainsi d’instruire tout en divertissant le public. Citons par exemple, et par ordre d’apparition dans le texte : « L’Angleterre a toujours marché à la tête des nations (car, on l’a remarqué, les nations marchent universellement à la tête les unes des autres) […] ». (page 1) ; « - Après Saturne ? Et bien, nous rendrons visite à Jupiter ; un drôle de pays, allez, où les journées ne sont que de neuf heures et demie, ce qui est commode pour les paresseux, et où les années, par exemple, durent douze ans, ce qui avantageux pour les gens qui n’ont plus que six mois à vivre. Ca prolonge un peu leur existence ! » (page 59) ; « Le docteur répondit avec une grande dignité que la Lune faisait tous les mille ans sa tournée départementale […] » (page 112) ; « Ce royal ivrogne avait à peu près perdu connaissance, et tout l’ammoniaque du monde ne l’aurait pas remis sur pied. » (page 117).

 

Traverser l’Afrique n’est pas une chose anodine, et il est indispensable à la fois de savoir se faire comprendre mais aussi de comprendre les autres, notamment dans les situations les plus critiques. Pour autant, le narrateur, avec humour, explique (notamment au chapitre XXX) que bien que le docteur Fergusson ne comprend pas ce que dit le cheik, « il reconnut, à la langue universelle des gestes, une invitation expresse de s’en aller ; » (page 255). L’espéranto est peut-être une utopie, la langue des gestes, quant-à elle, est bien une réalité ! Or, cela poussera un peu plus loin le narrateur à procéder à une comparaison (maladroite), en expliquant que « La foule des Nègres unissait ses hurlements aux cris de la cour, répétant ses gesticulations à la manière des singes, ce qui produisait un mouvement unique et instantané de dix mille bras. » (page 257). Il ne faut retenir là que la pointe d’humour et replacer les propos dans le contexte de la deuxième moitié du XIX° siècle. Quant-aux symboles (bibliques), ils ne sont pas en reste non plus, et, à l’image des autres romans de Jules Verne, les références à la mythologie grecque et latine sont elles aussi abondantes.

 

 

C - Symbolique (biblique) et références mythiques

A de nombreuses reprises le narrateur fait ainsi référence à la Providence (certes, moins d’une dizaine de fois dans l’ensemble du roman si l’on procède à un comptage purement quantitatif). Dans la même perspective, il fait parfois directement référence à l’œuvre de Dieu, considérant celui-ci comme l’unique concepteur des choses, le seul à pouvoir décider du sort des hommes et juger de leurs actes. A ce titre, dans le chapitre XXXIV, page 281, le docteur Fergusson inquiet de la tournure que prend les choses, et notamment après la perte de Joe, déclare : « Nous avons peut-être tenté Dieu, dit-il. Il n’appartenait pas à des hommes d’entreprendre un pareil voyage ! ». La science serait-elle impuissante finalement face à Dieu et son œuvre ? A l’image d’Icare dont les ailes fondaient à mesure qu’il montait, nos héros croient de moins en moins à la fois dans la réussite de leur entreprise mais aussi dans la pertinence et l’utilité finalement d’un tel voyage. Remarquons d’autre part que certes, si cette référence à Icare est indirecte dans le roman, elle est néanmoins très pertinente : Icare, s’étant élevé trop près du soleil vit ses ailes fondre et tomber… dans la mer (qui porte maintenant son nom). N’est-ce pas là l’expérience vécue par Joe ? En effet, à vouloir voler trop vite et trop loin, on finit toujours par tomber (au sens propre comme au sens figuré) !

 

Un peu plus loin, page 293 (et concernant l’illustration), c’est au jardin d’Eden et au(x) serpent(s) qu’il est directement fait allusion. Perché dans un arbre infesté de serpents et de caméléons, Joe éprouve plus d’écœurement dans cet univers que ses ancêtres bibliques ! Remarquons d’autre part qu’il y a là aussi une référence directe, par l’intermédiaire des caméléons, aux africains (cf. précédemment). Ces derniers sont ainsi représentés ici par ces animaux qui ont la faculté formidable de se fondre dans leur environnement par un principe connu : le mimétisme. Or, combien de fois le narrateur insiste-t-il sur cette capacité des africains à reproduire tout ce qui se passe autour d’eux (cf. supra.) ? Ajoutons à cela la tentation symbolisée par les serpents, et nous verrons alors que ce passage, certes anecdotique, permet au narrateur d’insister sur le fait que Joe va définitivement quitter le monde d’en bas pour accéder enfin à un étage supérieur, dont la nuit passée dans cet arbre symbolise le premier palier après son passage dans l’eau. Par la suite Joe accédera, à cheval, à l’échelle du Victoria qui lui permettra définitivement de voler avec ses amis (cf. supra.).

 

Dans le même ordre d’idée, cette illustration représente aussi parfaitement l’homme dépouillé, sans rien sur lui, au milieu de la nature la plus sauvage, comme elle devait être à l’origine de l’homme (replaçons-nous dans la pensée de l’époque malgré les travaux de Darwin…). De Londres à cet arbre, quel chemin, mais tout cela pour mieux repartir ! D’ailleurs, la fin du chapitre XXXV est explicite à ce titre, où Joe s’enfonce dans des sables mouvants et semble alors mourir pour de bon, avant de renaître dans le chapitre suivant. C’en est terminé alors pour lui, il n’est définitivement plus le même homme ! Cette mort symbolique parachève l’itinéraire initiatique d’un homme qui semblait pourtant ne devoir jouer qu’un rôle secondaire dans cette aventure… (il en est de même dans bon nombre de romans de Jules Verne).

 

Finalement, ce qui caractérise le mieux cette aventure, et qui correspond en plus à une véritable préoccupation géographique justifiant la réalisation de cette expédition, c’est la recherche des sources du Nil. A l’image de la recherche des sources du Niger, que le docteur Fergusson décrit dans le chapitre XXXVIII, nous pouvons voir là la parfaite cristallisation de cette symbolique à la fois géographique et initiatique, celle du retour aux sources (les sources du Nil, du Niger, mais aussi l’origine de Joe). Cette recherche constitue aussi pour Joe ainsi un véritable retour aux sources (les siennes en l’occurrence), ce qui lui permettra, se connaissant mieux alors, d’aller plus en avant (ce que la vitesse de progression du Victoria, avec ses hauts et ses bas, symbolise bien elle-aussi à son tour…). Dans cette perspective, le premier élément de cette aventure, préalable indispensable à ce qui va suivre, est incontestablement sa dimension géographique.

 

 

D - Une aventure géographique

Dès les premières pages, et même à la première ligne, l’expédition se place sous le signe de l’aventure géographique : « Il y avait une grande affluence d’auditeurs, le 14 janvier 1862, à la séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3. » ; « Cette tentative, si elle réussit (elle réussira !) reliera, en les complétant, les notions éparses de la cartologie africaine (véhémente approbation) […] » (page 1). « L’île de Zanzibar s’offrait tout entière à la vue et se détachait en couleur plus foncée, comme sur un vaste planisphère […] » (page 78).

 

Durant cette aventure, le narrateur ne manque pas de procéder à des descriptions souvent précises des différents paysages observés depuis la nacelle. La description du bassin d’Imengé (chapitre XIII, page 94), est une véritable description de naturaliste, intégrant des données géologiques, géographiques, botaniques, ethnographiques, etc… Il est évident qu’à la lecture de ce premier manuscrit de l’auteur, Hetzel n’a pu qu’être heureux de trouver enfin en Jules Verne l’auteur inespéré pour suivre sa ligne éditorial, celle qui consiste à instruire tout en divertissant.

 

Tel un bateau qui vole (« […] et je ferai du Victoria comme d’un navire qui jette l’ancre par les vents contraires. » (page 133)), n’oublions pas que l’un des buts de cette expédition est aussi « de pousser une pointe du côté des sources du Nil […] » (page 134). A ce titre, nous retrouvons ici de nombreuses métaphores marines qui permettent de décrire la situation et l’évolution de l’expédition avec un vocabulaire et des expressions typiques de la navigation maritime, cela permettant ainsi au lecteur d’appréhender plus facilement une mode de locomotion qui ne lui est pas familier à cette époque : « Au fait, disait Joe, c’est une baleine que nous avons harponnée, et nous ne faisons qu’imiter la manœuvre des baleiniers pendant leurs pêches. » (page 138, en parlant du passage avec l’éléphant qui tire le ballon).

 

Les présumées sources du Nil sont finalement atteintes au chapitre XVIII. Avant cette découverte, Fergusson explique qu’il y avait beaucoup de poésie et d’imaginaire autour de ces sources. Maintenant qu’elles sont découvertes (tout au moins dans le roman), le narrateur nous explique ainsi : « Mais il faut en rabattre et accepter de temps en temps ce que la science nous enseigne ; il n’y aura peut-être pas toujours des savants, il y aura toujours des poètes. » (page 156). Cette vision des choses est à l’opposée la plus totale de ce que Jules Verne a écrit dans Paris au XX° siècle, pourtant rédigé à la même époque (mais non publié par Hetzel, et pour cause !!!). Au lecteur alors de se demander lequel des deux romans est celui qui anticipe (ou du moins extrapole) le mieux !

 

Dans le chapitre XIX, et consécutivement à ce qui vient d’être cité, le narrateur nous explique aussi comment les géographes de l’époque, et faute d’avoir pu aller directement sur le terrain et observer par eux-même comment s’organise le territoire, essaient de combler les espaces vides sur leur mappemondes. Partant du principe selon lequel il n’y pas de fumée sans feu, c’est en réunissant et corrélant un ensemble de récits, documents, etc… que l’on arrive à mettre en place un faisceau convergent d’informations que l’on peut supposer objectives à défaut d’être forcément vraies, à la fois sur le fond et sur la forme. Cette manière de procéder est complémentaire de l’approche empirique et permet ainsi de procéder à des suppositions plus ou moins heureuse : « Mais comment a-t-on pu faire cette supposition ? demanda Kennedy. – Par les récits des Arabes. Ces gens-là sont très conteurs, trop conteurs peut-être. Quelques voyageurs, arrivés à Kazeh ou aux Grands-Lacs, ont vu des esclaves venus des contrées centrales, ils les ont interrogés sur leur pays, ils ont réuni un faisceau de ces documents divers, et en on déduit des systèmes. Au fond de tout cela, il y a toujours quelque chose de vrai, et, tu le vois, on ne se trompait pas sur l’origine du Nil. » (page 159).

 

Cette aventure géographique est à l’image aussi des grandes expéditions des XV° et XVI° siècles, toujours à la découverte de nouveaux mondes. La référence à Christophe Colomb est d’ailleurs claire et explicite, notamment à la page 240. Si ce dernier à traversé l’Atlantique pour trouver le Nouveau Monde, nos héros traversent l’Afrique (un monde certes ancien mais nouveau aussi) pour trouver l’Atlantique. Notons par la même la référence directe aux ouvrages d’Edgar Allan Poe, évidemment. Finalement les situations sont inversées mais elles ont le même but : Christophe Colomb a traversé un océan sur un bateau pour rejoindre une terre, nos voyageurs survolent une terre pour rejoindre un Océan et cela à bord d’un navire qui vole !!! A chaque époque son mode de locomotion et son parcours, mais le but est le même : remplir les vides qui existent sur les cartes de géographie de l’époque. Nos héros reconnaissent d’ailleurs, au chapitre XXX et en parlant du Victoria, qu’ils : « avaient en lui la confiance d’un marin pour son navire » (page 248). Dans le même ordre d’idée, s’agissant de procéder à des métaphores et des comparaisons aussi explicites que possibles, Joe décrit ainsi plus loin le nuage de sauterelles qui passe sous le Victoria comme les « crevettes de l’air » (page 330), la population locale appréciant fortement ce type de mets bien éloigné de la gastronomie européenne (a fortiori anglaise…). Le narrateur procède ainsi à des métaphores marines pour décrire ce qu’il observe, se référant alors à des choses connues et compréhensibles pour le (jeune) lecteur.

 

 

La première dimension de ce roman est ainsi celle de la géographie, de l’espace, de l’étendue sauvage et inconnue qu’il faut traverser, connaître, décrire. Le narrateur la dépeint donc sous différentes formes et c’est finalement dans sa version « inconnue » qu’elle est la plus attirante, la plus enrichissante mais aussi la plus symbolique… Il s’agit d’une aventure géographique… au cœur de l’Afrique.

 

 

II - … Au cœur de l’Afrique.

 

La deuxième dimension de ce roman est donc celle de l’inconnu, élément incontournable de ce qui constitue le voyage extraordinaire et fantastique, notamment dans l’œuvre de Jules Verne. Cet inconnu est décliné ici sous plusieurs formes : l’Afrique avec ses paysages et ses hommes, l’énigme du Sphinx, les sources du Nil, l’aboutissement du voyage…

 

 

A - Les dangers d’un monde inconnu

Cette aventure va donc se dérouler, certes dans un cadre a priori exotique (l’Abyssinie, actuelle Ethiopie, le Tanganyika, actuelle Tanzanie, etc…), mais surtout dans des zones peu connues de l’homme et surtout dangereuses… L’historique des missions antérieures accomplies par d’autres aventuriers témoigne de l’horreur qui rôde dans chaque coin de brousse (chapitre IV). C’est en s’appuyant sur ces expéditions et autres témoignages que le docteur Fergusson a d’ailleurs construit son projet.

 

Cet autre monde, c’est donc l’Afrique, objet de tous les mythes, croyances et superstitions qui renforcent la dimension tragique du vol si ce dernier ne se déroule pas dans les conditions souhaitées : « Si les moyens de transport venaient à manquer, que devenir au sein de peuplades féroces dans ces contrées inexplorées, au milieu de déserts immenses ? » (page 76).

 

Ainsi, les habitants de cet autre monde obéissent-ils à d’autres règles inconnues pour nos européens. L’arrivée d’un homme qui a pour ambition de voler parmi le soleil et la lune ne fait que déchaîner les passions, les inquiétudes, les craintes face à l’inconnu (en l’occurrence l’homme et sa machine). Force est de constater que ces craintes sont réciproques, et qu’elle mettent ainsi l’homme face à sa nature humaine (et ce quelle que soit la couleur de sa peau, sa religion, ses croyances) : l’éternelle peur de l’inconnu. Volontairement ou involontairement, Jules Verne replace aussi l’homme dans une situation d’égalité face à son frère de couleur… Quel que soit le degré supposé d’évolution, l’homme n’en demeure pas moins sujet aux mêmes inquiétudes. Le survol de l’Afrique en ballon donne ainsi l’opportunité de procéder à des descriptions quasi ethnographiques, évidemment parfois teintées de colonialisme…

 

Certains propos du narrateur, donc de Jules Verne, peuvent aussi être interprétés avec un regard évolutionniste (certes déformé), notamment si l’on se donne la peine de lire entre les lignes. Lors de l’assaut inattendu des singes au chapitre XIV, pages 102-103, l’auteur nous laisse d’abord penser que les aéronautes ont affaire à des africains, souhaitant mettre à mal cette embarcation si mystérieuse. Pointe d’humour s’il en est, notamment lorsque Joe s’exclame : « ce ne sont que des singes » (page 103), nous pouvons également déceler là de la part de l’auteur une considération bien en vue à l’époque, celle que l’Afrique est peuplée d’hommes aux coutumes et aux réactions barbares (certes il y en avait), et dont l’évolution est plus proche de l’animal que de l’homme. Jules Verne ne le dit pas directement, mais là aussi force est de constater que le message est clair, même délivré sous la forme humoristique. Kennedy et Joe enfoncent d’ailleurs le clou quelques lignes plus loin encore en déclarant : «  - Ce n’étaient que des singes, heureusement ! répondit le docteur. – De loin, la différence n’est pas grande mon cher Samuel. – Ni même de près, répliqua Joe. » (page 103).

 

Cet autre monde est donc peuplé d’hommes et de femmes dont le style de vie est bien différent de nos européens. Le narrateur ne manque pas de le souligner, tantôt avec humour, tantôt avec des connotations péjoratives et des considérations parfois douteuses : « […] une contrée délicieuse, où vivent paresseusement quelques familles d’Omani […] » (page 109) ; ils « mènent dans cette contrée charmante l’existence la moins agitée et la plus horizontale, toujours étendus, riant, fumant ou dormant. » (page 110). Remarquons d’autre part qu’autant les contrées sont « charmantes » (chapitre XV), « délicieuses » (chapitre XV) et/ou « magnifiques » (chapitres XIV, XVI et XVII), autant leurs habitants vivent dans la plus extrême nonchalance… Le milieu naturel déterminerait-il le style de vie ? Ce déterminisme physique était très en vogue dans la pensée géographique de la fin du XIX° siècle… Jules Verne utilise ainsis ouvent un vocabulaire précis dans ses descriptions, et souvent en connaissance de cause de l’étymologie qu’il recouvre. En témoigne cette description, page 114, où le docteur Fergusson arrivant au palais du sultan pour le soigner, le narrateur explique : « cette procession enthousiasmée arriva au palais du sultan. » (page 114). Or « enthousiasmée » signifie littéralement « avoir Dieu en soi ». Telle est réellement la situation où les indigènes sont persuadés d’avoir affaire aux Fils de la Lune, alors que leur contrée est appelée justement Pays de la Lune « car il a conservé ce nom que lui donna l'Antiquité, sans doute parce que la lune y fut adorée de tout temps. C'est vraiment une contrée magnifique, et l'on rencontrerait difficilement une végétation plus belle. » (page 122). L’auteur insiste une fois de plus sur la beauté du pays mais il utilise aussi avec pertinence un vocabulaire tout à fait précis et adapté. Aujourd’hui malheureusement nous ne pouvons plus avoir ce regard supplémentaire tant nos connaissances en latin, grec, étymologie, sont limitées…

 

Un peu plus loin, Jules Verne procède à une nouvelle description des africains, toujours avec des comparaisons douteuses (celle avec les singes) qui trahissent un point de vue, un état d’esprit peu enclin à considérer ces hommes comme égaux à ses héros… : « Or, tous Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientôt fait de reproduire ses manières, […] » (page 118). Il est clair que dans l’esprit de Jules Verne, ou tout au moins dans celui du narrateur, le degré d’évolution de ces hommes qui habitent pourtant des contrées si merveilleuses est relativement proche de celui de l’animal (un animal pour lequel nous utilisons parfois des descriptions anthropomorphiques, tellement il semble parfois proche de l’homme : n’est-ce pas là le comble !!! ?). Le mimétisme étant un comportement relativement simple à adopter face à une situation que l’on ne comprend et ne maîtrise pas (ou mal), il en découle forcément une simplicité (d’esprit ? d’analyse ?) propre à conduire le narrateur vers de tels propos… Pour autant ces hommes sont-ils de ce fait des animaux simplement parce qu’ils se comportent comme eux… ? Ou alors le regard de nos héros est-il biaisé par des filtres propres aux sociétés occidentales, dites civilisées… ?

 

Au chapitre XIX, la thématique homme-singe est une fois de plus récurrente. Elle est donc à la fois typique de l’époque et symbolique d’un état d’esprit qui se développe et se renforce aussi depuis la publication des travaux de Darwin, où ces derniers ne sont pas forcément interprétés avec pertinence. Les gens savent alors que l’origine de l’homme est plus animale que biblique, et, partant de cela, si un homme n’est pas évolué, civilisé, c’est qu’il en est encore au stade animal. Les africains sont alors victimes de cette vision réductrice des choses, même si, comme partout dans le monde, nous pouvons assister à de comportements que nous avons parfois du mal à accepter et surtout à comprendre. En parlant ainsi de peuplades anthropophages, le narrateur explique que l’ « on avait aussi prétendu que ces individus étaient pourvus d’une queue comme de simples quadrupèdes ; mais on a bientôt reconnu que cet appendice appartenait aux peaux de bêtes dont ils sont revêtus. » (page 160). Ce n’est pas parce qu’une société (dite traditionnelle) procède à des rituels qui étaient peut-être les nôtres il y a très longtemps qu’elle en est forcément à un stade d’évolution inférieur au nôtre. Il suffit de regarder le comportement de certains hommes en période de guerre pour se rendre compte que cette rupture dans le temps et l’espace est relative. C’est d’ailleurs un peu plus loin Joe qui une fois de plus résume bien la situation : « l’homme est un animal si égoïste ! » (page 161) ; et, surtout (toujours dans la même thématique de l’horreur et notamment de la décapitation) : « - Ce sont de vilains bonshommes ! dit Joe. Après cela, s’ils avaient des uniformes, ils seraient comme tous les guerriers du monde. » (page 169). Que dire de plus ?

 

Au chapitre XXI, la thématique homme-singe se décline dans celle de l’homme-reptile (est-elle pire ?) : « Des sauvages avaient en effet escaladé le baobab ; ils surgissaient de toutes parts, se coulant sur les branches comme des reptiles, gravissant lentement, mais sûrement ; il se trahissaient alors par les émanations de leurs corps frottés d’une graisse infecte. » (page 173). Remarquons d’autre part qu’autant ces sauvages sont des reptiles qui rampent, donc qui se situent le plus proche possible de la terre (donc au niveau initiatique le plus bas si l’on retient la symbolique de l’ascension), autant nos héros, dans leur ballon, peuvent-ils aisément s’extraire à la fois de la situation délicate dans laquelle ils se trouvent, mais aussi prendre leur ascension, et cela une fois de plus avec toute la connotation symbolique que ce futur envol requiert. Néanmoins, pour des raisons d’humanité nos héros vont demeurer une fois de plus attachés à un arbre afin de venir en aide à un homme a priori en mauvaise posture. Et leur geste sera d’autant plus beau que l’homme à sauver est un envoyé de Dieu…

 

Ainsi, c’est toujours la nuit que les héros doivent rester attacher à un arbre ou tout autre aspérité, au risque sinon d’être dirigés alors vers un monde inconnu. Cette thématique des ténèbres (de la nuit) associée à la nécessité de rester donc en relation avec la terre (notamment par l’intermédiaire d’un cordon ombilical) est explicite aussi de cette initiation où Fergusson, en pleine nuit, va être capable d’apporter une lumière intense, donc de donner la vue, des points de repère à ses amis qui pourront ainsi accomplir leur acte de bravoure. Fergusson apparaît ainsi comme l’archétype du guide spirituel, celui qui guide autant au point de vue littéral (avec un procédé technique ingénieux) que figuré (il éclaire l’esprit de Kennedy et surtout celui de Joe). Rappelons d’autre part que le prénom du docteur Fergusson est Samuel, autrement dit cela fait référence aussi au dernier juge d’Israël (XI° siècle avant J.C.) qui joua un rôle important dans l’institution de la monarchie chez les Hébreux. Cette référence aussi n’est pas innocente de la part de Jules Verne : le docteur Fergusson est ainsi véritablement l’homme de la situation !

 

 

B - L’homme de la situation : le docteur Fergusson

L’acteur principal de cette aventure, le docteur Samuel Fergusson, possède un physique « prédestiné aux découvertes » (page 3). Cette description, très marquée d’une forme de déterminisme physique, témoigne d’une idée (uniquement pour l’époque ?) selon laquelle il existe des hommes naturellement faits pour voyager, découvrir, arpenter la terre et les territoires inconnus. Ajoutons à cela que nous avons affaire à une homme de science (c’est un docteur), qui à l’âge de 22 ans avait déjà fait un tour du monde, et nous obtenons l’archétype du héros vernien, celui qui accomplira tous ces « Voyages Extraordinaire », dont Cinq semaines en ballon inaugurera par la suite la série.

 

C’est ainsi grâce au docteur Fergusson qu’un pauvre missionnaire français est délivré au chapitre XXII. La science toute puissante et l’ingéniosité du docteur viennent en aide à Dieu lui-même par l’intermédiaire de son missionnaire (lui aussi à une mission, comme nos héros), un missionnaire qui n’a pu a priori civiliser ces peuples barbares par la religion. L’homme est ainsi comme le « Christ en croix » (page 178), et, lors de sa délivrance, Fergusson s’écrie « Dieu soit loué ! » (page 178). Dieu soit loué, certes, jusqu’à présent il était presque cloué au poteau ! Le jeu de mots est certes facile, mais il a le mérite d’être explicite : sans l’aide de la science et de ses hommes, la religion n’est plus rien (et ne peut plus rien) face aux tribus les plus barbares… Demeure alors l’allégorie de l’ange descendant du ciel pour venir en aide à cet homme de Dieu, allégorie personnifiée ici par le docteur Fergusson. Car si « La science a ses héros ,[…]  la religion a ses martyrs » (page 186). Tout cela se déroule dans la nature la plus sauvage (avec ses tribus elles-aussi sauvages) ce que l’illustration page 189 d’un volcan en éruption symbolise parfaitement.

 

Cette allégorie quasi métaphorique de l’homme cloué (au poteau, ou au sol, comme nous le verrons plus lui loin) est emblématique de la situation de celui qui cherche à s’élever mais qui ne le peut pas ou difficilement, soit pour des raisons sociales (son rang social est telle une caste qui l’enferme dans un univers où malheureusement il ne souhaite pas ou plus évoluer), environnementales (l’entourage, la famille de cet homme ne lui permet pas de s’épanouir à son aise), ou encore purement physiques : « - Le Ciel t’entende ! Samuel, car nous voici cloués à ce sol comme un oiseau dont les ailes sont brisées. – Avec cette différence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont intactes, et j’espère bien qu’elles pourront nous servir encore. » (page 219). Cette métaphore de l’oiseau et de ses ailes n’est pas sans rappeler l’aventure d’Icare, autre élément de mythologie que Jules Verne emploie abondamment. Dans cette perspective, il est intéressant de souligner que le docteur Fergusson est aussi comparé à Œdipe…

 

 

C - Œdipe et le Sphinx

Tel le héros mythique, le docteur Fergusson est comparé dès le début à Œdipe (page 10). Cet Œdipe des temps modernes saura-t-il apporter une réponse définitive (et juste) à cette question si mystérieuse : où se situent les sources du Nil ? Force est de constater que la référence est double : le héros est quasiment un être mythique dans l’aventure qu’il entreprend (voler comme Icare), et d’autre part, la référence n’a jamais été aussi précise d’un point de vue géographique : le Nil, ce même fleuve qui arrose l’Egypte où trône majestueusement le Sphinx. Jules Verne ira d’ailleurs plus tard chercher un de ces Sphinx dans les glaces en proposant une suite au roman d’Edgar Allan Poe (Les aventures d’Arthur Gordon Pym) : Le Sphinx des Glaces. Aventure humaine, aventure géographique, aventure initiatique et mythique, tous les ingrédients sont rassemblés pour donner à ce voyage une véritable dimension extraordinaire au cœur de l’inconnu africain.

 

Au chapitre XXVII, c’est Kennedy qui cette fois-ci incarne Œdipe. Il ne va pas répondre néanmoins à la question du Sphinx, mais tuer (carrément, et au sens propre) un lion, qui est par excellence la représentation animale et imagée du Sphinx, puisque ce dernier possède justement un corps de lion. Tout cela permet à nos héros de pouvoir enfin s’abreuver après un passage dans le désert qui n’est pas sans rappeler celui de Moïse (littéralement, celui qui a été « sauvé des eaux », autre symbole important là aussi). Si Kennedy est ainsi présenté comme un « sous-Œdipe », un « alter-Œdipe » c’est dans le but d’insister sur la hiérarchie symbolique présente dans ce roman, où Fergusson se situe en haut, Kennedy au milieu (« un alter ego » de Fergusson, mais sans être pour autant à son niveau, sans être un double identique du docteur – page 14), et tout en bas, Joe. Remarquons d’autre part que si l’on peut compter trois syllabes dans les noms de Fergusson et Kennedy, seule une seule est présente dans le prénom de notre domestique, et ce n’est que lors de l’écriture du procès-verbal attestant de l’authenticité du voyage que le véritable prénom et le nom de Joe sont donnés : « Joseph Wilson » (page 361). Cet élément est évidemment symbolique de l’évolution que va connaître ce dernier au cours de cette aventure…

 

 

La géographie de l’inconnu, de l’imaginaire et du fantastique est donc au cœur de ce premier Voyage Extraordinaire, comme cela sera aussi le cas par la suite dans l’œuvre de Jules Verne. La structure de ce récit est d’ailleurs une constante dans ce qui constituera par la suite le corpus des Voyages Extraordinaires : la dimension de l’espace, du temps, du fantastique, de l’imaginaire, de la science et de la technique. Mais n’oublions pas non plus celle du symbole,  de l’initiation, du mythe que Jules Verne essaie de perpétuer autant que possible…

 

 

III - A la recherche des sources…

 

Ainsi, le dernier élément constitutif de ce triptyque que nous avons retenu pour analyser ce roman est donc la dimension mythique, symbolique, celle de l’initiation de Joe. La résolution du docteur Fergusson dans son aventure est à la hauteur du nom du bateau qui les mène jusqu’à Zanzibar, et c’est à partir de là que l’aventure débute, celle qui va constituer à dépasser le mythe, à aller toujours plus haut, toujours plus loin, permettant ainsi l’initiation de Joe.

 

 

A - Le Resolute ou la détermination affichée

La détermination du docteur Fergusson à l’égard du projet qu’il entreprend n’a d’égal que le nom donné au bateau qui achemine les passagers et leur matériel vers le point de départ : « Le Resolute » (le résolu, le déterminé, littéralement). Il ne s’agit pas simplement de posséder le matériel adéquate, encore faut-il avoir la volonté d’aller jusqu’au bout. Les héros de Jules Verne sont souvent caractérisés par ce genre de détermination, ce qui les conduit parfois jusqu’à la folie (que l’on pense à Hatteras, par exemple). Le dépassement de soi, le dépassement du mythe, telle est l’aventure de Cinq semaines en ballon.

 

 

B - Dépasser le mythe

A la lecture des premières lignes et des premiers chapitres du roman, il semble qu’il n’y ait cependant pas de place ainsi pour le mythe, à la fois chez l’homme et dans l’aventure entreprise. L’ambition est simple, et clairement affirmée par l’emploi d’un terme latin : « excelsior ! » (page 4), ce qui signifie plus haut, toujours et encore plus haut… Pour autant, le docteur Fergusson n’en demeure pas moins fataliste de nature, mais il est « d’un fatalisme très orthodoxe, comptant sur lui, et même sur la Providence ; il se disait poussé plutôt qu’attiré dans ses voyages, et parcourait le monde, semblable à une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la route dirige. » (page 7). Tel est donc cet homme, qui choisit ainsi un moyen de locomotion tout à fait approprié à son entreprise et son tempérament : un ballon…

 

« L’Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes ; un Œdipe moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants de soixante siècles n’ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher les sources du Nil, fontes Nili quoerere, était regardé comme une tentative insensée, une irréalisable chimère. » (page 10). Toutes les informations principales relatives à la compréhension de ce qui va suivre nous sont ainsi fournies : l’espace à traverser est l’Afrique, l’un des objectifs est la recherche des sources du Nil, le temps à y consacrer est connu (il faudra 5 semaines comme l’indique le titre), et quant-au moyen de transport utilisé, lui aussi il nous est donné par le titre : un ballon.

 

Pour autant, et la fin du roman reposera d’ailleurs sur cette problématique, comment ne pas mettre en doute le récit de nos aventuriers et apporter la preuve de la véracité des découvertes effectuées et du parcours réalisé ? Comment faire pour que cette aventure ne se transforme pas elle-aussi comme un mythe ? Comment dépasser le mythe ? Pour Joe, il suffira de faire « manger aux incrédules les morceaux du Victoria, sans sel et sans poivre ! » (page 234). Encore faut-il que le Victoria soit présent lui aussi à la fin… Le docteur Fergusson quant-à lui a une démarche plus systématique de repérage des lieux traversés. Il reporte ainsi sur une carte ses différentes observations qui tôt ou tard seront confirmées (ou infirmées ?) par de nouvelles expéditions qui mettront ainsi en liaison toutes celles qui ont été effectuées jusqu’à présent. D’ailleurs, à l’image du Petit Poucet, Joe est obligé de semer (de jeter) régulièrement des morceaux de son précieux minerai afin de permettre à l’aérostat de poursuivre sa marche, ce qui ne laissera pas sans étonnement le futur voyageur qui les retrouvera sans comprendre leur présence ici où là, sauf si évidemment il a lu auparavant le récit de nos aventuriers… Or, cet acte obligé par Fergusson qui doit manœuvrer son engin est symbolique aussi de l’initié qui ainsi sème les graines d’un arbre qui plus tard lui permettra de s’élever…

 

Pour autant, et à la différence des héros mythiques (comme ce sera le cas dans Le tour du monde en 80 jours), nos trois compères voyagent d’est en ouest pour des raison aérologiques et météorologiques (la présence des alizés), suivant ainsi la progression du soleil… C’est aussi la direction prise pour atteindre le Nouveau Monde, par Christophe Colomb, 4 siècles auparavant…

 

Le doute néanmoins s’empare de plus en plus de nos héros à mesure que l’on arrive vers l’épilogue de ce voyage extraordinaire. C’est toujours par la bouche de Joe, maintenant initié, que la problématique s’exprime : « Pensez-vous qu’on ajoute foi à nos récits, mon maître ? » (page 331). Ce doute qui s’exprime ici est corrélatif de la situation du Victoria dont les capacités de maintient dans les airs s’amenuisent inexorablement. En effet, sans le Victoria, comment prouver que la traversée a bien eu lieu ? Ce à quoi répond avec philosophie le docteur Fergusson : « Qui sait, mon brave Joe ? Enfin, il y aura toujours un fait incontestable ; mille témoins nous auront vus partir d’un côté de l’Afrique ; mille témoins nous verront arriver à l’autre côté. » (page 332).

 

Un peu plus loin, et toujours dans une perspective mythique, le narrateur nous décrit ainsi le ballon comme « ce nouveau rocher de Sisyphe » (page 333), retombant tout le temps, inéluctablement. Or, si la référence mythologique est certes appropriée compte-tenu du contexte, il faut remarquer qu’elle l’est doublement si l’on rappelle que le père de Sisyphe n’est autre qu’Eole, le Dieu des vents… ces mêmes vents qui parfois ont fait défaut à nos intrépides voyageurs de l’extrême…C’est ainsi que pour permettre au Victoria de garder une altitude stable, nos infortunés sont obligés de le dépouiller autant que possible, ce qui ne manque pas de rappeler là aussi la symbolique du dépouillement comme préalable nécessaire à l’ascension (physique pour le ballon et spirituelle pour les hommes). Le chapitre XLI nous décrit cependant, et malgré toutes ces précautions, un ballon qui se meurt (à l’image du missionnaire transporté quelques chapitres auparavant). Cette mort physique et symbolique souligne évidemment la mort symbolique de (l’ancien) Joe, lui aussi a été très utile au cours de cette expédition. L’auteur utilise ainsi des métaphores organiques, procédant ainsi à une anthropomorphisation du ballon : « Il s’épuise, fit Joe en le considérant, il maigrit, sa vie s’en va. » (page 336). Ces mêmes propos pourraient tout aussi bien caractériser l’homme que Joe était avant de connaître toutes ces étapes initiatiques. Remarquons d’ailleurs que c’est Joe lui-même qui prononce ces paroles, étant le mieux placé pour parler de quelque chose qui se passe en lui de manière insensible et inconsciente. C’est d’ailleurs lui aussi qui viendra une fois de plus en aide à ses amis et au ballon en marchant sous ce dernier, afin de le délester de son poids (toujours la même symbolique). C’est finalement grâce à un feu de paille que nos héros permettront à leur ballon de rebondir pour atteindre les berges du Sénégal, à l’image d’Antée, le célèbre monstre de la mythologie, fils de Poséidon et de Gaia, qui reprenait force dès lors qu’il touchait le sol. Certes il faut dépasser le mythe, mais force est de constater que ce dernier est prégnant et incontournable dans cette aventure. C’est d’ailleurs à partir de là que se déroule l’initiation de Joe, ce que le comparatif latin utilisé alors caractérise bien (à la fois pour le voyage et pour l’homme) : « Excelsior ! » (chapitre I).

 

 

C - Excelsior ! ou l’initiation de Joe

La devise retenue par le docteur Fergusson fixe bien la situation qu’il va falloir maintenir : aller toujours plus haut, ou du moins, comme l’explique le docteur, être capable de maintenir son altitude. Pour autant elle détermine aussi indirectement ce qui va se passer dans le cadre du roman : l’ascension initiatique de Joe entre ses pères/pairs…

 

Car, à l’origine, « […] Fergusson était la tête et Kennedy le bras, Joe devait être la main. » (page 38). Cette métaphore organique, symbole d’une structuration sociale et d’une articulation tripartite récurrente dans l’œuvre de Jules Verne, permet ainsi de replacer Joe dans une hiérarchie, une pyramide qu’il est le seul à pouvoir gravir dans son intégralité, dans la mesure où il part du plus bas de l’échelle (sociale, initiatique, etc…). Là prend toute la richesse du leitmotiv : Excelsior ! Plus haut, toujours plus haut ! Et c’est grâce à un ballon qu’il pourra s’élever (au sens propre comme au sens figuré !).

 

« Grâce à une manœuvre adroite de Joe, l’ancre fut décrochée, et, au moyen de l’échelle, Joe regagna la nacelle. » (page 91). Cette description, somme toute banale pour un roman qui met en scène un ballon, résume pourtant parfaitement la situation de Joe et ce qui va suivre tout au long du roman. Si l’on compare Joe au ballon et l’ancre à son histoire (sociale, initiatique, son vécu), on peut ainsi considérer que cette ancre accrochée symbolise le cordon ombilical qui le rattache encore à la terre (donc la mère) et qui constitue un frein à son évolution, alors que ses pères (pairs) sont plus haut, dans la nacelle d’un ballon qui ne demande qu’à s’élever. Joe va donc devoir gravir tous les échelons, toutes les barreaux de l’échelle pour arriver au niveau de ses compatriotes, et enfin passer à un degré initiatique supérieur en « tuant » (en quelques sortes) son lien avec la terre, son passé, sa situation initiale, et évidemment en tuant son père (comme le dit l’expression, et évidemment de manière symbolique). Telle est l’aventure que Joe va vivre au cours de cette traversée extraordinaire. Quand on dit que les voyages forment la jeunesse… !

L’organisation sociale, intellectuelle et initiatique entre les trois protagonistes de l’affaire est une fois de plus précisée au détour d’une remarque, celle de Joe en l’occurrence : « Eh bien ! messieurs, dit Joe, libre à vous de recommencer leur chute ; mais pour moi qui ne suis qu’un ignorant, je préfère rester dans un milieu honnête, ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point être trop ambitieux. » (page 96). L’ambition de Joe est donc modeste. Si Fergusson est déterminé, Kennedy obligé (de suivre), Joe suit naturellement son maître, sans se poser de questions, sans plus d’ambition que celle d’aider son maître dans la réalisation de son projet. Pour autant, au début du roman le narrateur nous précise que Fergusson est plus poussé par les choses (« il se disait poussé plutôt qu’attiré dans ses voyages » - page 7) : est-ce là le signe que nous pouvons considérer ce dernier alors comme le père spirituel de Joe, lui qui suit son maître, et lui même qui suit la route que la Providence lui trace… ? Force est de constater qu’entre les deux hommes une étrange ressemblance se dessine, se dévoile… Le lecteur peut en tous cas désigner maintenant le guide de l’initié (et pour un guide, cela en est un, c’est lui qui manœuvre le Victoria !).

 

La logique de Joe est implacable, à la limite même parfois du syllogisme : « - Ah ! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel ; or, tout peut arriver, donc il faut tout prévoir… » (page 101). Si Joe suit passivement le cours des choses, cela ne l’empêche pas de penser à tout. Cette disposition d’esprit lui évitera par la suite quelques écueils…

 

Pour autant, cela ne l’empêche pas de poser des questions naïves, parfois à la limite de la simplicité. Concernant la végétation observée dans certaines contrées, ce dernier déclare : « Pourquoi ces belles choses-là sont-elles réservées à des pays aussi barbares ? » (page 122). Ce à quoi répond Fergusson : « - Et sait-on, répliqua le docteur, si quelque jour cette contrée ne deviendra pas le centre de la civilisation ? » (page 123). La nature serait-elle injuste avec l’homme dit civilisé, celui-là même qui construit des villes tellement étendues que la végétation originelle est détruite pour faire place à l’urbanisation croissante… ? Qui est le responsable dans cette histoire : l’homme noir, l’homme blanc ou la Nature ? Sûrement pas cette dernière ! Joe a ainsi vraiment besoin de voir du pays et de relativiser sa vision des choses. Et c’est par la suite, quelques lignes plus loin, que Kennedy déclare cette phrase si connue du roman : «  - D’ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-être une fort ennuyeuse époque que celle où l’industrie absorbera tout à son profit ! A force d’inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles ! Je me suis toujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque immense chaudière chauffée à trois milliards d’atmosphères fera sauter le globe ! - Et j’ajoute, dit Joe, que les Américains n’auront pas été les derniers à travailler à la machine. » (page 124). Pour une fois, Joe pense juste et est en avance sur son temps ! N’est-ce pas là alors le signe d’un homme qui mérite de monter (à tous les niveaux) ? En tout cas, en l’absence de son maître, ce dernier doit attendre en bas de l’échelle : « Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de l’échelle ; » (page 117). La métaphore est explicite, car pour monter, Joe doit avoir son maître et son accord.

 

Progressivement Joe passe ainsi du statut de simple domestique à celui d’ami du docteur Fergusson. La transition est certes subtile, mais elle est clairement exprimée, notamment à la page 207 : « Ces deux hommes, Dick et Joe, deux amis tous les deux, il les avait entraînés au loin, presque par la force de l’amitié ou du devoir ». Nous voyons bien cependant qu’il existe encore une distinction entre les deux amis de Fergusson, l’un étant originellement son ami, l’autre encore l’élève, celui qui doit suivre.

 

C’est ainsi à la fin du chapitre XXXII lors de la traversée du lac Tchad que Joe passe vraiment à statut supérieur. Obligé dans un premier temps de jeter tout son or par-dessus bord pour permettre au Victoria de remonter, il décide alors lui-même de sauter de la nacelle pour alléger l’aérostat d’un poids qu’il considère inutile. Il atterri dans les eaux du lac, ce qui constitue une véritable renaissance pour lui, si l’on veut bien associer ces eaux au liquide amniotique, dans toute la symbolique que cela requiert. Le dépouillement de Joe est ainsi ici à la fois physique, matériel et symbolique. L’initiation qui en résulte est traduite par la métaphore du ballon qui peut remonter alors, et permet par conséquent aux aéronautes de ne pas s’écraser au sol. Le terme métaphore n’a d’ailleurs jamais été aussi juste pour décrire cette situation, car son origine étymologique signifie « transport » (du grec metaphora = transport)… De même, la métaphore de l’enveloppe du ballon qui est déchirée et qui va laisser la place à la seconde est tout aussi symbolique de cette enveloppe que Joe va enfin pouvoir enlever pour accéder définitivement à celle qui fera de lui désormais un ami du docteur Fergusson et de Kennedy : « Le docteur Fergusson et son fidèle Joe demeurèrent les mêmes hommes que nous avons connus. – Cependant, il s’était fait en eux un changement à leur insu. Ils étaient devenus amis. » (page 362). La conclusion du roman est donc explicite à ce titre, l’aventure est bien terminée dans sa dimension géographique, mais une nouvelle vie commence pour nos deux hommes, que les honneurs reçus n’empêcheront pas de rester modestes, à coup sûr !

 

 

Ces Cinq semaines en ballon constituent ainsi une véritable initiation pour Joe dont les nombreuses aventures donnent incontestablement de la dynamique et un rythme à un roman d’aventure certes classique, mais ô combien extraordinaire (pour l’époque). Il permet ainsi de vérifier et de consacrer l’expression si connue, selon laquelle les voyages forment la jeunesse. Tout n’est que recommencement (qu'on se rappelle l'étymologie d'initiatique : le commencement), renaissance, et cela dans un seul but, celui d’avancer plus loin et mieux.

 

 

Conclusion

La dialectique de l’espace et du temps (à la fois celui qui passe et celui qui fait) est donc fondamentale dans cette aventure extraordinaire, préfigurant ainsi le futur corpus des Voyages Extraordinaires. C’est aussi à une réflexion sur l’homme et son environnement que procède Jules Verne, faisant ainsi de l’écologie humaine avant l’heure. La métaphore de la nacelle suspendue à ce ballon qui la transporte est ainsi emblématique de la situation des hommes suspendus à cette terre qui les a vus naître. Finalement, qui dirige qui ? Où va-t-on ? Telles sont les questions existentielles que se pose l’homme et pour lesquelles il n’a pas encore de réponse. La vie de l’homme est un éternel recommencement, et l’aventure de Joe est là pour en témoigner.

 

Le poids du stéréotype et de l’a priori est aussi très important dans cette expédition au-dessus de l’Afrique. Comme tous, nos héros voyagent avec des images dans la tête, et les remarques de Joe témoignent d’ailleurs souvent de cet étonnement face à une Afrique qu’il ne connaissait, qu’il ne soupçonnait pas. Cette Afrique qu’il découvre dans sa réalité quotidienne, est bien différente de celle décrite dans les simples livres d’histoire et de géographie ou encore au travers des récits plus ou moins romancés de bons nombres de voyageurs. Cette dimension géographique, associée à celle de l’inconnu, permet ainsi la mise en place d’une troisième dimension, tout aussi fondamentale, celle du symbole, et plus particulièrement de la recherche des sources, qu’il s’agissent de celles du Nil ou de Joe…

 

 

 




Pour citer cette analyse :

Dupuy Lionel (2006). Jules Verne, l'homme et la terre. La mystérieuse géographie des Voyages Extraordinaires. Dole, La Clef d'Argent, pp. 25-56.


Pour prolonger cette analyse :

* ma thèse en géographie sur Jules Verne : lien

* des articles en ligne : lien